Barbara Naglesmith et Arnold Drapkin, du magazine *Time*, montrant Brejnev embrassant le président Carter lors du sommet SALT II, ​​en 1979.

Barbara Naglesmith et Arnold Drapkin, du magazine *Time*, montrant Brejnev embrassant le président Carter lors du sommet SALT II, ​​en 1979.

Le bureau parisien de Time Magazine était un incontournable « spot » pour les photographes et les agences de presse au siècle dernier. Les « assignments », les commandes, étaient bien rémunérées et « faire la couve de Time» valait une médaille aux JO du photojournalisme. Thomas Haley a rencontré Barbara  à Magnum ou il était alors iconographe. Cetété,Thomas la retrouvé pour l’histoire du photojournalisme.

Barbara Naglesmith est tombée par hasard dans le monde de la photographie. Jeune femme, elle se rappelle qu’elle était très visuelle, elle aimait beaucoup regarder les photos, et puis son oncle, Murray Becker (1909–1986), était photographe de presse pour l’Associated Press. C’est lui qui a fait la célèbre photo du dirigeable Hindenburg, s’écrasant en flammes le 6 mai 1937 sur l’aérodrome de Lakehurst, dans le New Jersey (USA).

Elle était fascinée par la photographie, mais aussi par l’art. Elle a suivi des cours à la faculté des beaux‑arts de l’université de Syracuse, à New York. Elle se destinait à devenir professeure des beaux‑arts. Intéressée par les arts, la jeune New‑Yorkaise a souhaité visiter Paris, sinon y vivre. Elle n’avait pas l’ambition de travailler dans la photo, mais en 1969, elle a trouvé un job à mi‑temps à l’UNESCO, dans la division presse.

Puis, elle a décroché un boulot chez Grolier, la maison d’édition américaine d’encyclopédies qui lançait une édition française. Elle devait s’occuper de trouver les photos pour divers articles. En même temps, elle suivait à la faculté de Jussieu, à Paris, des cours pour se former à l’audiovisuel.

Hors‑série du Nouvel Observateur conçu par Robert Delpire, mars 197

Hors‑série du Nouvel Observateur conçu par Robert Delpire, mars 1979

Au début des années 1970, elle rencontre Robert Delpire (1926–2017). Il cherche quelqu’un pour l’aider dans sa collaboration avec le magazine américain Aperture. Delpire était déjà une figure incontournable du monde de la publicité et il avait bouleversé le monde de la photographie en 1958 avec la publication de l’ouvrage The Americans, d’un photographe inconnu jusqu’alors : Robert Frank (1924–2019). Aperture était le magazine phare de la photographie, la première revue depuis Camera Work d’Alfred Stieglitz (1864–1946) à explorer la photographie en tant qu’art. Avec Delpire, Barbara va travailler à mi‑temps, payée au lance‑pierres, sur le projet « Spécial Photo » du Nouvel Observateur (Hors‑série, mars 1979).

Par l’intermédiaire de l’agence photo Woodfin Camp de New York, elle apprend que John Durniak (1929–1997), célèbre chef de la photo à Time Magazine, cherche quelqu’un pour s’occuper de la photo au bureau de Paris. Durniak avait besoin de quelqu’un sur le terrain pour trouver des photographes capables de couvrir certains événements. À partir de 1978, grâce au décalage horaire, elle s’arrange pour travailler avec Delpire et Time Magazine. En 1982, Jack Lang, ministre de la Culture, nomme Robert Delpire directeur du Centre national de la photographie (CNP). Delpire propose à Barbara un job à plein temps pour travailler avec lui.

« Robert m’a beaucoup appris, il avait un talent énorme pour choisir les photos, ainsi que pour la mise en page — au‑delà du photojournalisme. Mais j’ai su que je ne serais que l’éternelle assistante, et donc j’ai refusé son offre. »

De 1982 à 2001, Barbara s’occupera de la photographie pour Time Magazine au bureau de Paris. Elle cherche les images pour illustrer certains articles et fait la liaison entre la rédaction de New York et les photographes ou les agences de presse parisiennes, alors au sommet de leur gloire. Elle avait déjà acquis une expérience dans la recherche de photos d’archives et elle rend hommage à Delpire de lui avoir transmis une sensibilité particulière pour la photographie.

Barbara Naglesmith ne passait des commandes qu’aux photographes en qui elle avait toute confiance pour mener à bien un “assignment”.

« La difficulté pour moi, c’était le choix des photographes pour les portraits ; il fallait tenir compte non seulement de leur compétence, mais aussi de leur personnalité vis‑à‑vis du sujet. »

Barbara m’a donné ma première commande pour Time Magazine. Je venais de quitter mon boulot d’iconographe à Magnum pour me joindre à Christian Poveda (1955 – 2009) et d’autres photographes à l’agence Visions Presse Image (1981-1985) . Je devais faire le portrait de je ne sais plus qui devant une affiche de La Colombe de la paix de Pablo Picasso. J’ai « foiré » le rendez‑vous. Elle m’a donné une seconde chance et là, c’était parti. Je soupçonne que, plus que mon talent de photographe, Barbara recherchait un photographe motivé, prêt à travailler à la demi‑journée pour réaliser les portraits de personnalités faisant l’objet d’un article dans Time. Je me souviens qu’après plusieurs « assignments », j’ai été réprimandé par un photographe de Magnum : j’acceptais des commandes d’une demi‑journée au lieu de facturer une journée pleine.

À cette époque, les années 1980/1990, Time Magazine et les agences de presse photo avaient une relation forte.

« Les agences étaient très importantes pour nous, et vice versa, mais elles travaillaient plus souvent en direct avec New York. »

Tout cela, c’était avant l’arrivée d’Internet et du tout numérique. Parfois, les films n’arrivaient à Paris que le vendredi, jour de bouclage à New York, et pour que les photos arrivent à temps, Barbara devait les porter elle‑même à New York. Parfois, elle devait prendre le Concorde pour assurer le bouclage. D’autres fois, avec d’autres rédacteurs, ils louaient un avion pour aller à Weert, aux Pays‑Bas, où le magazine était imprimé. C’était l’époque formidable où les news magazines avaient de l’argent et les photographes d’agences allaient partout dans le monde pour couvrir l’actualité.

Nous, les photographes, avions du temps sur le terrain pour réaliser les reportages ; et parfois, nous gagnions de l’argent ! Mais à mesure que l’ère numérique gagnait le monde entier, Barbara s’est rendu compte qu’elle effectuait de moins en moins le travail qu’elle faisait auparavant. Elle a pris conscience qu’elle appartenait à une espèce en voie de disparition. En 1997, le bureau de Paris a été rétrogradé en antenne du bureau principal de Time Europe, situé à Londres. Barbara a pris sa retraite en 2001.

Alors Barbara, 26 ans plus tard, que penses‑tu du photojournalisme aujourd’hui ?

Time Magazine, les 150 ans du photojjournalisme

Time Magazine, 1989, numéro spécial « Les 150 ans du photojournalisme »

« Je suis un peu perplexe. J’ai souvent l’impression que la photo publiée ne raconte pas vraiment l’événement d’actualité en soi… Le photographe est là pour couvrir un événement, mais la photo publiée ne semble ni pertinente ni bien composée. J’ai le sentiment aujourd’hui que les photographes prennent des photos très rapidement, mais je ne suis pas sûre de l’intérêt journalistique de la photo publiée. »

« Quand je vois certaines des images publiées dans les news magazines, j’ai l’impression qu’elles ont été prises sans que l’on se pose la question, propre au photojournalisme, de savoir ce que l’on cherche à transmettre à travers cette image : la photo a‑t‑elle été mûrement réfléchie ? Comme les mots d’un récit qui vous font revivre l’événement tel qu’il s’est déroulé, la photo, elle aussi, est censée vous faire revivre l’événement tel qu’il s’est déroulé. Dans les journaux notamment, les images semblent souvent hors de propos. »

Donc, la photo ne te parle plus… Serait‑ce parce qu’en réalité, tu ne fais plus partie du milieu ?

« Je ne sais pas… c’est peut‑être un nouveau monde… Je ne l’ai pas assez étudié pour déterminer de quoi il s’agit. »

Aujourd’hui, on parle beaucoup d’objectivité dans le photojournalisme… Qu’en penses‑tu ?

« Oui en effet, c’est une question difficile… ça dépend de ce que le photographe essaie de faire. Quand je regarde les images d’un reportage, je veux voir l’histoire : quel était l’événement ? Je pense que l’importance d’une bonne photo réside dans le fait qu’elle vous confronte à des événements qui vous poussent à vous interroger, au point de vous dire : “Mon Dieu, mais que se passe‑t‑il ici ?” »

À quand remonte la dernière fois où tu as feuilleté Time Magazine ?

« Je ne sais pas trop… à un moment donné cette année… Je ne le lis plus régulièrement. »

Thomas Haley
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