
Kondo, le marié, quitte la chapelle tenant dans ses bras une peluche à l’effigie de Hatsune Miku, chanteuse virtuelle japonaise. Photographie: Jérôme Gence pour Le Figaro Magazine
En direct de Perpignan – Jérôme Gence a suivi au Japon des femmes et des hommes qui choisissent de nouer une relation sentimentale, allant parfois jusqu’au mariage symbolique, avec des personnages de mangas, d’animés ou de jeux vidéo. Signe des temps ?
À première vue, le sujet pourrait prêter à sourire. Un homme épouse une chanteuse virtuelle, une femme se marie avec un personnage de manga, des cérémonies sont organisées avec robe, alliance, invités et photographies officielles. Jérôme Gence choisit pourtant de ne jamais réduire ses protagonistes à leur étrangeté. C’est précisément ce qui donne tout l’intérêt de son travail. Le photographe prend au sérieux des relations qui en fait, juridiquement parlant, n’existent pas. Ces unions n’ont aucune valeur légale, mais elles peuvent avoir une véritable réalité affective pour ceux qui les vivent. Roy, 58 ans, se considère ainsi symboliquement marié à un avatar virtuel, la chanteuses Hatsune Miku et l’intègre à son quotidien. Lucie, une Française de 24 ans installée à Tokyo, a organisé une cérémonie avec Mami, personnage du manga « Rent-A-Girlfriend ».
La photographie devient alors un outil pour interroger ce que nous nommerons une relation. À partir de quel moment un sentiment devient-il « réel » ? Faut-il nécessairement que l’autre personne existe physiquement pour qu’une relation affective soit vécue comme authentique ? Et surtout, que nous disent ces mariages de notre propre rapport à l’amour et à la solitude ? C’est là que le travail du photographe dépasse largement l’anecdote japonaise. On aborde la solitude des individus, la pression sociale, les difficultés économiques, la puissance du virtuel et la transformation du couple, voire de la famille. Le photographe s’intéresse ainsi moins à un phénomène que l’on pourrait qualifier de bizarre qu’à ce qu’il révèle de nous. Le Japon apparaît alors comme un laboratoire particulièrement avancé des transformations qui concernent en réalité de nombreuses sociétés : développement des relations numériques, place des avatars dans nos vies, intelligence artificielle, communautés virtuelles, multiplication des formes d’identité en ligne et marchandisation des émotions. Cette dimension économique est d’ailleurs bien présente. Ces relations ne se développent pas dans un vide marchand. Des entreprises proposent d’organiser les cérémonies, de fournir les décors, les costumes ou les représentations physiques des personnages. Dans le cas de Lucie, son mariage symbolique avec Mami a été entièrement organisé par une société spécialisée dans les mariages classiques. Le sentiment intime rencontre donc une industrie qui sait parfaitement transformer l’attachement en expérience commerciale profitable.
Le photographe montre des personnages fictifs sous forme de poupées, de figurines ou d’images, placés dans des situations traditionnellement réservées aux couples humains. Car il faut bien figurer l’élu(e). Le décalage visuel entre la sophistication de la cérémonie, ses codes familiers et l’absence de réalité charnelle du conjoint constitue l’un des ressorts majeurs de ce travail. Mais le photographe évite le piège de la moquerie. Son regard documentaire laisse apparaître quelque chose de beaucoup plus troublant. Derrière ces pratiques parfois extravagantes, il y a des personnes qui cherchent une forme de stabilité affective, un réconfort. Le personnage fictif possède précisément une qualité que les relations humaines ne peuvent garantir à leurs yeux. Il ne vieillit pas, ne trahit pas, ne quitte pas son partenaire et reste toujours disponible et bienveillant à travers l’univers qui l’a créé. Cette fidélité absolue peut sembler rassurante, mais elle ouvre aussi une interrogation vertigineuse sur l’évolution de nos sociétés et l’impossibilité pour certains de nouer des relations humaines bénéfiques. Que se passe-t’il lorsqu’il est possible de choisir un partenaire qui correspond parfaitement à ses attentes et qui ne peut jamais réellement vous décevoir ?
Ce reportage est d’autant plus pertinent que Jérôme Gence connait bien la problématique car il travaille depuis plusieurs années sur l’impact des nouvelles technologies sur les comportements humains. Son travail sur le télétravail, les relations virtuelles ou les cultures numériques témoigne d’un même intérêt pour les transformations que la technologie introduit dans nos vies. Avec cette série, il ne photographie donc pas seulement des gens qui aiment des personnages fictifs. Il photographie le moment où la frontière entre réel et virtuel devient suffisamment floue pour que nos comportements, nos émotions et même nos rites sociaux commencent à y migrer. Et c’est sans doute la réussite principale de ce travail, partir d’un sujet qui pourrait sembler anecdotique ou exotique pour atteindre une question plus vaste. Si demain une relation avec un personnage virtuel, voire avec une intelligence artificielle, peut procurer autant d’attachement qu’une relation humaine, alors ces mariages ne sont peut-être plus une curiosité. Ce pourrait être l’un des premiers signes d’une transformation beaucoup plus profonde de notre définition même du couple et des relations. Jérôme Gence ne photographie donc pas un monde si étrange, il photographie peut-être, avec une certaine longueur d’avance, le nôtre tel qu’il pourrait advenir.
Entretien avec Jérome Gence
Comment as-tu découvert ce phénomène des mariages avec des personnages de fiction ?
En 2018, je cherchais une nouvelle histoire, ce que je fais principalement en voyageant. Je me balade, je cherche des histoires, je rencontre des gens, je voyage en train, en stop. J’avais trouvé un sujet sur des chanteuses virtuelles, en hologramme qui remplissent des stades énormes où les gens sont prêts à payer jusqu’à 200 euros pour assister à leur concert. C’est fascinant, et j’ai passé 8 mois dans cet univers, déjà à la fois réel et virtuel. Le sujet fini, ma traductrice au Japon m’a envoyé un petit article local qui disait qu’un japonais allait se marier avec Hatsune Miku, la plus grande pop star virtuelle au Japon. Il fallait que je vois ça mais j’étais à des années lumières de m’imaginer que j’allais me retrouver à un mariage entre une chanteuse virtuelle, représentée sous forme de petite poupée, et un jeune homme de 35 ans tombé amoureux d’elle, qui avait décidé de payer 15.000 euros pour ce mariage symbolique.
Comment as-tu fait pour trouver ces personnes ?
Ca a été assez compliqué. L’enjeu c’est déjà de convaincre, d’expliquer aux gens notre métier, pourquoi on veut faire ça, pourquoi on veut passer du temps dans leur vie. Ensuite, il faut les convaincre d’avoir l’exclusivité du sujet, d’être le seul photographe. Il faut expliquer aussi aux gens ce que j’ai envie de photographier d’où l’intérêt de prendre le temps d’expliquer. Après, ils acceptent ou pas, mais je dirais également que la clé c’est de travailler avec un fixeur, qui va ouvrir les portes de ces histoires, c’est ce qui a peut-être le plus d’importance.
Y a t’il un ou des points communs entre ces personnes ?
Le point commun c’est le recul qu’ils ont sur le monde qui les entoure, j’ai été très frappé par ça. Il faut aller au-delà de la cérémonie du mariage et être avec eux dans leur vie normale. D’ailleurs pour ce sujet j’ai plus écouté et écrit que photographié, c’était fascinant, j’ai des heures et des heures d’interviews enregistrées. Je me suis rendu compte à quel point ils ont une vision claire de la société dans laquelle ils vivent. Après, ils ont tous des raisons peut-être différentes d’être tombés amoureux d’un personnage fictif, mais je pense que ce qui les réunit, tout au moins ceux que j’ai rencontré, c’est de mettre des mots sur la société qui les entoure.
Comment as-tu évité de montrer ces personnes de manière caricaturale ?
Sur le moment on fait toujours ce qu’on peut, je ne fais pas partie des photographes qui disent je pars pour sauver le monde, je fais ces histoires pour fuir un peu le monde ennuyeux dans lequel on vit. Les caricaturer ça aurait été trahir leur confiance, et ce serait malhonnête par rapport à celles et ceux qui voient mes images. C’est un peu au cas par cas. J’ai rencontré des personnes qui me disaient moi je veux que ça soit diffusé parce que je veux que mon histoire puisse servir à d’autres gens qui n’arrivent pas encore à mettre les mots sur leurs sentiments. Le premier mariage que j’ai photographié en 2018, les gens ont trouvé ça dingue, incroyable. Quand j’ai fait la suite, la réaction a changé, ce qu’il y a de nouveau c’est que maintenant ça soulève des interrogations. Le temps a passé, ce n’est plus un cas isolé, et ça amène des questions sur la religion, sur notre perception à la famille, sur nos liens sociaux, la connectivité du monde. C’est en ça qu’on ne tombe pas dans la caricature, parce que quand j’ai photographié leur histoire, je me suis posé des questions.
Au delà d’un sujet apparemment marginal, ton travail parle-t’il de nos société ?
Tout à fait. D’ailleurs une entreprise qui arrange ces mariages virtuels là, me disait que nous notre créneau c’est de développer ce marché à l’international, en ciblant les étrangers qui viennent au Japon. Même si cela n’arrive pas tous les jours, le phénomène augmente régulièrement. Une comparaison très simple que je fais souvent, c’est qu’il y a quelques années, quand on voyait des Japonais et des Asiatiques prendre leur plat en photo avec des téléphones, on disaient ils sont fous, et aujourd’hui on le fait tous. Donc ça peut prendre du temps et le temps est nécessaire pour sortir de la caricature et avoir plus de recul et de distance. Si je pense que les nouvelles technologies ont une influence sur la manière dont on gère nos relations affectives, il n’y a pas qu’une seule raison. Aujourd’hui, dans un monde de précarité et de désillusion, on a de plus en plus de mal à bâtir des liens sociaux les uns avec les autres. Un de mes personnage n’est pas tombé amoureux d’une chanteuse virtuelle influencé par la technologie, il est tombé amoureux d’elle à cause de la dureté des hommes. Il s’est fait harceler à l’école, à son travail. Rencontrez des personnages virtuels ça aide à vivre mieux.
Exposition Japon : les mariages virtuels, Jérome Gence, Église des Dominicains
- Editorial
Visa pour l’Image 2026
« Le devoir de regarder » - 6 septembre 2026 - Jérôme Gence à Visa 2026
Avatar veux tu m’épouser ? - 6 septembre 2026 - Depardon à Visa 2026
84 ans, 84 photos - 6 septembre 2026


