Perpignan 2024, Jean-François Leroy. Visa pour l’image.
Phototographie Gilles Courtinat

Non, je ne vais pas parler de moi. Pas pour expliquer Jean-François Leroy. Je ne vais pas parler de quand je l’ai rencontré pour la première fois, de ce que nous avons fait ensemble, des bons moments ou des engueulades.

Je ne vais pas non plus partager des images de lui avec moi, de moi avec lui, de moi et encore de moi. Comme font ces gens qui posent avec des célébrités et qui se prennent en selfie. Je ne vais pas non plus faire des jeux de mots puérils avec son nom. Comme si cela expliquait quoi que ce soit. Non, rien de tout ça. Parce que ceci est à propos de Jean-François, pas de moi.

Il s’amuserait certainement de voir, soudainement venu de tous les coins et par des voix souvent inattendues, le volume d’histoires à propos de lui, toutes magnifiquement positives, toutes en union chantant tous ses mérites, et oubliant opportunément toutes les critiques. Pourtant, ils aimaient bien les critiques, Jean-François. Il en donnait beaucoup, et il en recevait de même beaucoup. Et VISA, c’était aussi cela. Une montagne de critiques, de désaccords, de plaintes, de débats. Même si les goûts et les couleurs, a priori, ça ne se discute pas.

Mais c’est normal que tout le monde se mette en avant quand il parle de Leroy. Parce que c’est ce que Jean-François faisait, c’était son boulot de mettre les gens en avant. La différence, c’est que de son vivant, c’est lui qui choisissait qui. Et c’était ça le Festival. Le festival de promotion des gens que Jean-François aimait. Il leur offrait de la place pour faire découvrir leurs images, signer leurs livres et projeter leurs images sur des écrans géants. Et leur offrir des prix. Comme si le photojournalisme était une compétition annuelle.

VISA, un lieu où on vient autant pour voir que pour se montrer. Même si on n’est pas sélectionné, on vient parler de son travail. On vient se retrouver, faire du potin, se lamenter sur les choix éditoriaux, se vanter de ses succès personnels, se comparer aux autres, et se dépenser dans des conversations sans fin, en s’abreuvant d’alcool bon marché à la terrasse trop petite du café de la Poste.

On allait se montrer à la plage VIP de Paris Match

C’est peut-être par volonté de déranger que Perpignan a été géographiquement choisi : c’est loin, c’est pas facile d’accès pour quiconque n’habite pas Paris, et il y a souvent des émanations d’odeurs d’égouts. Les expos sont dans d’ex-couvents, lieux bien peu adaptés à l’accrochage d’images de guerre, de violence, de destruction. Comme si le diable s’amusait de venir montrer son pouvoir dans un lieu réservé auparavant à la méditation religieuse. C’est le festival des contradictions et de la prise d’opinion.

A la grande époque, on allait se montrer sur la plage, au déjeuner VIP de Match ou au cocktail sélect Getty du vendredi soir. Il y avait des soirées post-projection où les happy few invités se dépensaient jusqu’au petit matin. Et les plus importants, les VIP des VIP, paradaient dans la soirée exclusive de la clôture de la semaine pro le samedi, cercle intime de Jean-François, loin des masses plébéiennes qui n’avaient accès qu’à la cour principale.

Le Festival, c’était l’équivalent de la rentrée littéraire, mais pour le photojournalisme. On y venait pour voir qui est « hot », qui l’est moins. On s’échangeait des commentaires sur les responsables photo les plus en vogue et les publications où il fallait être publié pour être quelqu’un. On établissait ou rétablissait des connexions, on en renforçait d’autres et parfois, rarement, on en perdait quelques-unes. Il y avait, il y a, et c’est là tout le talent de Jean-François, plusieurs VISA. Celui des photographes, bien sûr, mais aussi celui des éditeurs, celui des responsables d’agences, celui des fabricants de matériel et celui du grand public. On se croise, on s’interpelle, il y a une hiérarchie à respecter, des gens qu’il faut connaître, des gens qu’il faut éviter, et cela change au fil des années, au fil des carrières, au fil de l’économie du marché.

En 38 ans, il s’en est passé des choses dans les ruelles du vieux Perpignan, toutes sous le regard amusé et nonchalant d’un Jean-François Leroy qui a vu son bébé turbulent grandir et devenir un adulte sage et bien rangé. Aujourd’hui, les responsables photo ne viennent plus, faute de magazine ou de travail. Les agences ne viennent presque plus, faute du même manque de support pour vendre leurs photos. Et les photographes du coup, eux aussi, ne sont plus aussi nombreux. Restent les vieux de la vieille, les habitués et tous ceux pour qui cela ne coûte pas trop cher de venir.

Mais l’œuvre de Jean-François demeure. Sa passion subsiste, persiste cet élan d’amour vers celles et ceux qu’il voyait comme les porteurs de la flamme éternelle de l’information visuelle. C’était un grand romantique et son festival aussi. Cette promotion de l’image du photojournalisme et du photojournaliste comme baroudeur sans fin, qui trimbale ses sacoches trop lourdes aux quatre coins du monde. Oublier le photojournalisme du quotidien, celui de la conférence de presse, du fait divers ou du pool de la Maison-Blanche.

Et de cette passion sans raison demeure cette réunion à laquelle nous revenons (presque) tous, bon an, mal an, usée par les défaites et quelques victoires, parce que nous aussi, on la partage, cette passion. C’était ce que Jean-François voulait et c’est ce qu’il nous laisse. Alors non, je ne signerais pas ce papier, parce que c’est pas à propos de moi, mais de Jean-François Leroy et de son Festival pour l’image.

 

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