A Kramatorsk le 2 septembre 2026. Photographie Thierry Birrer.

A Kramatorsk le 2 septembre 2026. Photographie Thierry Birrer.

En direct d’Ukraine – Le développement vertigineux, tant du nombre de drones FPV que de leur rayon d’action, nécessite de développer chaque jour un peu plus la mise en place de filets sur les routes et les rues afin de protéger les populations proches des lignes de front. Il y a néanmoins de plus en plus de trous dans les filets et de moins en moins de protection.

Si afin de se protéger des attaques de drones, les cages de protection sont apparues assez rapidement sur les véhicules militaires engagés sur le front, dès l’été 2023, ce n’est qu’à partir de l’été 2025 que des filets ont commencé à être déployés afin de tenter de sécuriser les routes qui mènent à la ligne de front. Au début de ce déploiement, ce sont principalement des filets de pêche qui sont utilisés mais le nombre disponible étant limité, plusieurs pays européens, principalement le Danemark et la France qui disposent d’une importante flottille de pêche, expédient à l’Ukraine des camions de filets usagés afin de permettre aux populations ciblées de continuer à vivre « normalement ». Ces dons sont rapidement insuffisants et l’Ukraine doit importer des filets spécialement conçus pour l’usage et développer une fabrication locale. En effet, le développement du nombre de drones FPV, first person view, qui explose exponentiellement dès la fin du printemps 2025, oblige les autorités à déployer ce système de protection tout au long de la ligne de front, d’Odessa à Tchernihiv, soit sur plus de 1200 kilomètres. Une opération qui n’est pas sans risque non plus puisque l’ennemi russe cible les ouvriers qui installent les filets. Un soldat ou un policier doté d’un détecteur de drone et d’une arme est ainsi prêt à intervenir pour protéger les ouvriers. Quand le chantier se déploie sur plusieurs dizaines ou centaines de mètres, la présence de plusieurs soldats est nécessaire.

Un exemple pour illustrer ce déploiement : à Nikopol en janvier 2025, il n’y a pas un seul filet de protection alors que l’apparition des drones n’est pas quotidienne. Dix-huit mois plus tard et alors que les autorités dénombrent parfois jusqu’à 75 drones FPV dans une seule journée d’août 2026, la couverture des routes et rues de l’agglomération se compte en dizaines de kilomètres. Quand on part de Kryvyi-Rih pour rejoindre Nikopol, on est assuré de rouler près de 80 kilomètres sous un dôme de filets.Autre exemple : quand on quitte Kharkiv pour aller à l’est vers Izium, la distance couverte de filets dépasse les 125 kilomètres. Un peu plus au sud, quand on quitte Pavlohrad (oblast de Dnipropetrovsk) pour rejoindre Kramatorsk (oblast de Donetsk) sur la ligne de front, ce sont près de 160 kilomètres qui sont couverts de ces filets. Alors qu’il n’y a que quelques kilomètres couverts fin 2024, la distance couverte de filets est aujourd’hui difficilement quantifiable mais elle se compte en milliers de kilomètres et tous les oblasts jouxtant la ligne de front ont vu le déploiement de ces filets et continuent à voir des dizaines d’ouvriers travailler quotidiennement à leur mise en place. La seule région de Kharkiv compte aujourd’hui près de 800 kilomètres de routes ou rue protégées. Car chaque jour, le rayon d’action des drones FPV augmente. D’une quinzaine de kilomètres en janvier 2025, elle est aujourd’hui de plus de 30 kilomètres. Certains dépassent même les 50 kilomètres tandis qu’une technique de portage, c’est-à-dire un drone plus gros, de type Shahed de 3,50 mètres de long pour une envergure de 2,50 m, peut porter plusieurs petits drones capables, dopés par l’utilisation de l’IA, de cibler des véhicules individuels jusqu’à 70 kilomètres de la ligne de front. Or cette distance de 70 kilomètres inclue les villes de Mykolaiv, Kherson, Kryvyi-Rih, Nikopol, Zaporizhia, Kramatorsk, Sloviansk, Kharkiv, Soumy et Tchernihiv, soit plusieurs millions d’Ukrainiens.

 

Afin de terroriser la population et désorganiser la logistique militaire, même si aucun véhicule militaire ne se ravitaille dans une station-service (c’est interdit par la Convention de Genève), les stations-services le long de la ligne de front sont particulièrement ciblées. Il n’y a aujourd’hui plus aucune station en usage à Nikopol et il n’en reste plus beaucoup à Kramatorsk. Quand les stations sont plus éloignées, comme celles entre Poltava et Kharkiv, ce sont des drones Shahed qui sont utilisés pour cibler les stations. Début août 2026, 17 stations de ce tronçon routier de 145 kilomètres ont été détruites. Faire le plein est aujourd’hui une opération à très haut risque dans une surface équivalente à celle du territoire de la Belgique. A Kramatorsk, malgré les filets et la mise en place de protection visant à protéger la boutique et le personnel de la station, il n’est plus qu’autorisé qu’une seule voiture dans la station. Cette pratique est aussi en usage dans la région de Zaporizhia. Ces filets ne sont pas une panacée. Si dans un premier temps l’installation de ces tunnels de filets a permis de protéger véhicules civils comme militaires, notamment parce que les caméras des drones FPV n’avaient pas la résolution suffisante pour détecter les mailles des filets, ce temps est révolu. Même les caméras low-cost savent aujourd’hui distinguer la présence de filets, surtout qu’en fonction de l’orientation du soleil, ceux-ci apparaissent très clairement quelle que soit leur couleur, principalement blanche ou verte. Ces tunnels de filets ne sont pas la solution parfaite, en premier lieu, parce que ce système de protection n’est pas hermétique. Il faut des ouvertures pour que les véhicules y pénètrent. Chaque carrefour offre donc la possibilité aux dronistes russes de rentrer sous les filets. Si les arrêts de bus sont inclus dans le réseau de filets, il faut également des ouvertures pour atteindre les magasins, les immeubles ou les maisons quand les filets sont en ville. Autant d’ouvertures par lesquelles l’ennemi s’infiltre. Dans un village proche du front, il peut ainsi y avoir une ouverture tous les vingt mètres. Ensuite, ces filets s’abiment par le vent, s’effondrent par le poids des lierres qui s’y développent, se rompent sur l’effet des branches perdues par les arbres voisins, se déchirent avec les accidents de la route puisque les poteaux de bois ou métalliques qui supportent ces filets ne sont parfois qu’à un mètre du bord de la chaussée ou sont soufflés par une roquette ou une bombe qui tombe à proximité. Surtout ces filets ne protègent – imparfaitement – que des drones FPV. Ils ne sont d’aucune utilité pour les drones de taille plus importante et bien sûr pour les bombes, les obus, les roquettes et les missiles. Quand un véhicule militaire ou civil est frappé par un drone de grosse taille que ces minces filets ne peuvent arrêter, le trou qui en résulte dans la protection peut représenter une surface de plusieurs centaines de mètres carrés. Une aubaine dont profite alors l’ennemi.

Il est également de plus en plus fréquent que les drones évoluent en binôme ou en trinôme. Le premier drone va créer un trou dans le tunnel de filets, brèche qu’utilisera le second drone pour frapper sa cible. Une évolution technologique récemment apparue sur les drones permet aussi au droniste ennemi à ne plus avoir à chercher une ouverture dans le tunnel de filets. Le drone est équipé d’une technologie Lidar (Light Detection and Ranging, une technique de mesure à distance et de télédétection par laser) grâce à laquelle il projette sa charge sans avoir à frapper sa cible. La charge déchire le filet sans que les pales du drone ne s’empêtrent dedans.En conséquence, aller faire ses courses, prendre un bus ou se rendre à son travail à Kherson, Nikopol ou Kramatorsk, est aujourd’hui une prise de risque énorme puisque les opérateurs de drones russes prennent un malin plaisir à cibler les civils, ce que les Ukrainiens nomment « Human safari ». Il ne reste alors plus qu’à souhaiter ne pas être au mauvais endroit au mauvais moment. Il est cependant vraiment difficile pour les habitants de faire semblant de vivre normalement. Comment ignorer une seule seconde que si l’on est sous un de ces filets, c’est que la mort est là, prête à vous cibler ?

 

Thierry Birrer
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