
Être pompier aujourd’hui en Ukraine est un double défi : d’une part, la base du métier, intervenir sur un incendie et le maîtriser le plus rapidement possible ; d’autre part, lié à la pratique offensive de la Russie, devoir agir alors que les sauveteurs sont une cible potentielle, l’armée russe prenant de plus en plus l’habitude de frapper les secours.
Mardi 11 août, 13 h 40. Un drone Shahed s’abat sur une petite entreprise de métallurgie dans le village de Matviivka, à l’est de Zaporizhia. Le bâtiment principal, de 1 000 m², tout en tôles, vole en éclats. À 1 700 mètres à vol d’oiseau, la déflagration terrorise les quelques personnes présentes au carrefour de la rue Lénine, l’artère principale de ce petit village, et de la route E105/M18 qui relie Kharkiv à Simferopol, en Crimée.
La voiture de police stationnée au carrefour est le premier véhicule à se rendre sur les lieux. Alors qu’un panache noir s’élève dans le ciel, elle se gare à cent mètres de l’entrée de l’entreprise, par sécurité. En Ukraine, tout le monde sait aujourd’hui que c’est un jeu pour les Russes de frapper une seconde fois, entre dix et vingt minutes plus tard, afin de faire encore plus de victimes et surtout de terroriser pompiers, sauveteurs, policiers et médias.
C’est ce qui s’est passé le 27 juillet lors de la frappe sur l’hypermarché Epicenter de Kryvyi‑Rih, 140 km plus à l’est : une seconde frappe vise les secours, puis une autre encore. Afin de pouvoir maîtriser avec une certaine sécurité un gigantesque incendie — le bâtiment couvrant 16 000 m² — les sapeurs doivent utiliser des moyens télécommandés. Ces moyens ont été réutilisés pour maîtriser l’incendie qui s’est déclaré vendredi 28 août dans le district de Boucha.
Dans les petites localités, surtout celles très proches du front comme Matviivka, ce type de matériel n’existe pas encore. Le premier fourgon de secours ne tarde pas à arriver. Par chance, la caserne des pompiers la plus proche est à moins de dix kilomètres. Cela permet l’intervention rapide de plusieurs fourgons et de maîtriser l’incendie. Tout cela est classique pour des pompiers, mais l’origine du sinistre l’est moins : à cinquante kilomètres de la ligne de front, l’intervention est compliquée.
Tandis que les policiers essaient de vérifier s’il y a des victimes — aucune, heureusement — ils essaient aussi de vérifier si une nouvelle menace n’est pas à craindre, la zone étant sous régime d’alerte depuis 8 h 39. C’est donc casqués et équipés de protections pare‑balles que les policiers opèrent.
Pour les pompiers, l’intervention est également compliquée par la chaleur de ce début d’après‑midi, 32 °C. Des récipients de produits industriels explosent de temps à autre, l’ensemble du bâtiment peut s’effondrer à tout instant. Et, le pire bien sûr : comment ne pas penser qu’une seconde frappe peut arriver ?
Cela n’arrivera pas cet après‑midi‑là. Mais quelques jours plus tard, le 21 août, alors qu’un drone est venu frapper le grand centre commercial Sun Gallery à Kryvyi‑Rih, un second drone vient frapper les secours alors qu’ils évacuent des dizaines de victimes et que les enquêteurs opèrent, alourdissant encore plus un bilan déjà très important (le bilan total sera de 16 morts et 130 blessés).
C’est également ce qui se produit le 1er septembre lors d’une frappe sur un complexe industriel à Dnipro. Les secours, déjà nombreux sur place compte tenu de l’importance du sinistre, sont visés une seconde fois 35 minutes après le premier bombardement. Comment retranscrire ce qui se passe dans la tête d’un pompier quand il se dit : « OK, c’est mon rôle d’éteindre cet incendie, mais quelqu’un peut délibérément me tuer parce que je le fais ? »
À Matviivka, lors de l’intervention des sapeurs‑pompiers, plusieurs des véhicules utilisés étaient équipés de cages métalliques destinées à protéger les cabines des frappes de drones FPV (first person view), mais ces drones sont de plus en plus gros, de plus en plus rapides et portent une charge explosive de plus en plus importante. Malgré l’ajout de ce type de cages à leurs véhicules, plusieurs sauveteurs ont été blessés à Nikopol cet été par ces drones plus élaborés.
Ce même 11 août, c’est en matinée et au nord de Matviivka qu’un drone a ciblé une maison dans le village d’Iliaronove, au sud‑est de Dnipro. Cette fois, la caserne est bien plus éloignée. Quand le premier fourgon arrive sur les lieux, la maison est à moitié réduite en cendres. Comme il n’y a pas moyen de recharger la citerne du fourgon, il faudra l’intervention de trois fourgons afin d’éviter que le feu ne se propage aux maisons voisines, d’autant que la sécheresse qui touche l’Ukraine cet été facilite la combustion des arbres, nombreux dans cette partie du village.
Heureusement, aucun blessé à déplorer, mais malheureusement, la maison sera totalement réduite en cendres. Heureusement, cette fois, les secours n’ont pas été visés une seconde fois. Faut‑il rappeler que viser un pompier ou un personnel de secours est un crime de guerre ?
À fin mai 2026, le Service national des situations d’urgence avait comptabilisé 116 pompiers et 622 secouristes tués du fait de frappes ou lors d’interventions consécutives à une frappe aérienne.
- Ukraine
Les pompiers sous la menace de deux feux - 11 septembre 2026 - Ukraine
« Mon chemin à Kramatorsk en zone de guerre » 3ème partie - 4 septembre 2026 - Ukraine
« Mon chemin a croisé les drones
mais aussi les ornières » 2eme partie - 28 août 2026








