Reproduction photographique d’après le daguerréotype de Louis Daguerre. Photographie: Getty Research Institute

Une photographie peut-elle montrer ce que le photographe n’avait pas prévu de capturer ? En 1838, Louis Daguerre ne cherche qu’à fixer le boulevard du Temple et son architecture. Pourtant, dans cette image qui aurait du être désertée de toute présence humaine, deux silhouettes surgissent. Un accident technique qui va faire entrer, presque par effraction, l’être humain dans l’histoire de la photographie.

Gros plan sur le cireur de chaussures et son client. Photographie: Getty Research Institute

Nous sommes au printemps de l’année 1838. Louis Daguerre, après avoir collaboré avec Nicéphore Niepce, développe et expérimente un procédé qui portera son nom, le daguerréotype, qui consiste à exposer à la lumière une plaque de cuivre recouverte d’une pellicule d’argent poli et rendue photosensible par des vapeurs d’iode. Dans la matinée de cette journée ensoleillée, poursuivant ses expérimentations, il s’installe vers huit heures du matin à la fenêtre de son atelier à Paris et braque l’objectif de son appareil sur le boulevard du Temple voisin. Bien qu’à ce moment le lieu devait être très animé, son intention n’est pas d’enregistrer cette effervescence, mais de capter l’architecture parisienne qui se présente à lui.

En effet, à l’époque, la faible sensibilité du support oblige à des temps de pose longs, pouvant atteindre plus d’une dizaine de minutes, et limite de ce fait les captations à ce qui ne bouge pas : objets et bâtiments. Impossible d’enregistrer tout ce qui est en mouvement dans la rue, passants, fiacres, charrettes et chevaux n’étant pas assez statiques pour apparaître sur le support. Daguerre réalise deux vues, une le matin et l’autre en fin d’après-midi et, surprise, sur la première apparaît quelque chose que l’auteur n’avait pas du tout envisagé. Si le boulevard, qui devait grouiller de monde à ce moment-là, apparaît bien désert comme prévu, on peut voir, en bas de l’image, un cireur de chaussures et son client devant lui. L’homme est resté assez longtemps sur place pour pouvoir être enregistré sur le support. Cette photographie est considérée aujourd’hui comme l’une des premières représentant des êtres humains.

Copie du tryptique offert à Louis 1er de Bavière. Photographie: Müncher Stadtmuseum

Quand il prend cette photo, Daguerre a 50 ans et est déjà un entrepreneur connu, fondateur du « Diorama », attraction où défilent de grandes toiles peintes éclairées par des jeux de lumière. Fier de son résultat, il encadre ses deux œuvres et une nature morte dans un triptyque et, en bon businessman qu’il est, l’offre au roi Louis 1er de Bavière pour montrer tout l’intérêt de son procédé, souhaitant, par ce coup de pub, éveiller l’intérêt d’une clientèle internationale fortunée. Son image sera plus tard conservée au Bayerisches Nationalmuseum de Munich, mais a aujourd’hui presque entièrement disparu de la plaque métallique, à la suite des dommages de la Seconde Guerre mondiale et d’une restauration ratée. Fort heureusement, en 1937, une reproduction avait été réalisée et une copie du daguerréotype fut recréée en 1979, depuis de nouveau exposée dans le musée.

Cette histoire a intrigué Maximilien Van Aertryck, Ruben Östlund et Axel Danielson qui ont entamé un travail de recherche documentaire et artistique pour localiser l’endroit précis où se tenaient les deux personnages au moment de la prise de vue. Intéressés par la manière dont les images modifient notre perception du réel, ils posent la question : « Qu’est-ce qu’une photographie enregistre que son auteur n’avait pas l’intention d’enregistrer ? »

Se dessine là une passerelle temporelle avec les questions soulevées aujourd’hui par l’IA générative d’image. Avec cette technologie, on peut produire quelque chose contenant des éléments que son utilisateur n’a pas consciemment imaginés ni voulus, ou qu’il n’est pas capable d’expliquer. Dans les deux cas se pose la question de l’autonomie de la machine dans la fabrication de l’image. Si la première photographie de personnes est née d’un « accident technique », deux siècles plus tard, nous vivons dans un monde où les machines produisent des milliards d’images et où nous ne savons parfois plus ce qui a été intentionnel, enregistré, fabriqué ou inventé. L’histoire de cette première photographie pourrait alors s’inscrire dans celle de tout ce que les appareils ont vu sans que nous leur demandions de le voir.

Cette recherche de localisation a permis de déterminer précisément l’emplacement des deux personnages de la photo. Cela a donné lieu, le 15 octobre dernier, à la pose d’une plaque de bronze commémorative, place de la République à Paris. Sont prévus également une exposition et un livre retraçant le travail de recherche, explorant aussi les débuts de la photographie, de l’invention du daguerréotype à sa réception dans le monde entier.

Entretien avec Maximilien Van Aertryck, coinitiateur du projet

Quelle est l’origine du projet ?

Le 24 juin 2024, mes collègues Axel Danielson, Kalle Boman et moi étions debout au milieu de la place de la République à nous demander où exactement s’était tenu un cireur de chaussures en 1838. Nous sommes cinéastes, et la photo de Daguerre dite « Boulevard du Temple » nous fascine depuis longtemps, parce qu’elle serait la première où figurent des êtres humains. Nous pensions que l’endroit serait marqué, mais il n’y avait rien. Et les quelques sites Internet qui croyaient l’avoir identifié se trompaient complètement. Ce qui est intéressant, c’est ce que cela dit des choses dont on garde la trace. On marque les endroits où des rois sont morts et où des batailles ont eu lieu. La première fois que des êtres humains apparaissent sur une photographie, ce sont un cireur de chaussures et son client, et ça, personne n’a jugé utile de le marquer.

La particularité de cette photo, c’est qu’elle n’était pas intentionnelle ?

Le boulevard du Temple est alors l’un des plus animés de Paris, mais sur la photo, il est désert. Avec un temps de pose de plusieurs minutes, tout ce qui bouge disparaît. Les passants, les voitures, les chevaux, rien ne s’inscrit sur la plaque. Sauf ces deux hommes qui, par hasard, sont restés immobiles assez longtemps. Un cireur de chaussures et son client. Et on peut peut-être même aller plus loin. L’argument de vente de Daguerre, c’était la netteté de ses images. Ce matin-là, il faisait des essais avec son appareil, et il a d’ailleurs appelé cette image « Huit heures du matin ». A-t-il apprécié ces deux silhouettes floues en bas de sa photo ? A-t-il été contrarié en les voyant ? Cent quatre-vingt-huit ans plus tard, c’est la seule raison pour laquelle on regarde encore cette image : la chose qu’il n’avait pas demandée.

L’image originale conservée à Munich est très détériorée. Cela veut donc dire que l’une des photographies les plus célèbres de l’histoire est davantage connue à travers ses reproductions que par l’objet original lui-même ?

Oui, et son histoire est assez vertigineuse. Daguerre envoie la plaque au roi Louis Ier de Bavière en 1839. Elle arrive au Musée national bavarois, où elle est inventoriée sous le nom « Rue à Paris ». Le musée est bombardé pendant la Seconde Guerre mondiale et la plaque endommagée. En 1974, on décide de la restaurer, mais l’intervention tourne mal et efface presque entièrement l’image. Il n’existe ni protocole ni photographie de cette restauration. Nous avons vu la plaque il y a quelques mois, il n’en reste que d’infimes traces. Heureusement, avant la guerre, Beaumont Newhall, alors bibliothécaire du MoMA, avait fait faire un négatif sur verre pour une future exposition. C’est aujourd’hui la seule reproduction connue, celle que l’on voit dans tous les livres et sur Internet. Le négatif, lui, a disparu. Donc tout ce que nous voyons de cette image aujourd’hui descend d’une seule photographie de 1936, dont le négatif est probablement perdu.

Comment avez-vous fait pour déterminer l’endroit exact ?

Entre juin 2024 et avril 2026, nous avons constitué un corpus de données : un scan 3D complet de la place de la République et du boulevard du Temple, un dépouillement des archives parisiennes, gravures, plans cadastraux et peintures du début du XIXe siècle, et une reconstitution du quartier tel qu’il était avant la création de la place. Un grand moment de nos toutes premières recherches a été de comprendre que l’image est inversée. Telle qu’on la voit partout, elle est retournée de droite à gauche, comme elle apparaissait sur la plaque de Daguerre. Pour qu’elle corresponde à la réalité, il faut la remettre à l’endroit, et le cireur et son client passent alors de l’autre côté. Ce corpus a été confié à deux bureaux d’architectes, le suédois Rumlab et le français Mater Studio, qui ont localisé l’endroit chacun de son côté, avec des méthodes différentes. Trois des bâtiments visibles sur l’image de Daguerre existent encore aujourd’hui et ont servi de points de repère essentiels au calcul. Le point se trouve à l’intérieur des limites actuelles de la place, dans le prolongement de la rue du Faubourg-du-Temple.

En 1838, l’appareil a photographié quelque chose que l’homme n’avait pas prévu. Aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle, l’homme demande à la machine de produire des choses qui n’ont jamais existé. En quoi cet aspect inattendu peut-il résonner avec cette production actuelle d’images par IA, où c’est à nouveau l’outil qui décide de ce que sera l’image ?

Dans les deux cas, l’outil donne plus que ce qu’on lui a demandé. Mais dans deux directions opposées. En 1838, l’appareil photographique capture le réel. Daguerre s’attendait à un boulevard vide, il y trouve deux inconnus. Aujourd’hui, la machine ajoute de la fiction. Vous demandez deux inconnus et vous les recevez, sauf qu’ils n’ont jamais existé. C’est pour cela que les mots sont importants, pour définir ce que la machine fait. En photographie, ce que vous voyez a forcément été là. Il a fallu que de la lumière réfléchie par quelque chose de réel entre dans l’appareil. Pour apparaître sur la plaque de Daguerre, ces deux personnes devaient se trouver à cet endroit précis, à cette heure précise. Une image générée par IA n’est pas une photographie. Il existe un mot pour ces images : promptographie.

Un autre intérêt de cette photographie n’est-il pas qu’elle déplace l’attention de l’auteur aux anonymes figurés ?

C’est ce qui nous intéresse le plus. La première image d’un être humain n’est pas un portrait, c’est une relation sociale. Un enfant, très probablement, qui cire les chaussures d’un adulte. La plaque marque leur place à eux. Ils ne savaient pas qu’ils étaient photographiés. En 1838, le mot n’existait même pas. Eux, c’est en quelque sorte nous tous, confrontés à l’arrivée d’une nouvelle technologie dont il faut comprendre et gérer les conséquences.

Une image montre-t-elle toujours et seulement ce que le photographe voulait montrer ?

Non, et certains contemporains de Daguerre s’en plaignaient. Les critiques d’art reprochaient à la photographie ses détails inutiles et son attention excessive à l’anecdotique. Ce cireur de chaussures, c’était exactement ça : un détail non nécessaire.

Arago disait l’inverse. Selon lui, quand on utilise un nouvel instrument pour étudier la nature, ce qu’on espérait y trouver est presque toujours insignifiant à côté de ce qu’on y découvre par accident. C’est sur l’imprévu qu’il faut compter. Là où les uns voyaient un défaut, les autres voyaient la force de l’invention. Nous avons pris ce parti, et c’est aussi ça que la plaque célèbre.

Outre la pose de la plaque à Paris, quelles sont les autres initiatives en rapport avec votre projet ?

Nous préparons une exposition et un livre sur l’enquête. Aujourd’hui, 5,3 milliards de photos sont prises chaque jour dans le monde. Mais peu de gens savent comment une image naît. Ce que nous voulons faire, c’est revenir aux bases et développer des projets qui contribuent à une vraie culture générale dans ce domaine. Comment les images se fabriquent, circulent et agissent sur nous.

Quel est le nom du projet ?

Le titre en français est « Un Détail Imprévu ». En anglais, nous utilisons « An Unforeseen Detail ». Il provient du discours d’Arago dont je parlais plus haut.

Où a été fabriquée la plaque en bronze ?

La plaque fait 68 × 95 cm, entièrement en bronze. Nous l’avons conçue tous les trois, Axel, Kalle et moi. Margaux Chataignier et Marie Desrochettes en ont réalisé les dessins en deux et trois dimensions, qui ont servi de base au moule. La fonte a été faite par la fonderie d’art Brut de Fonte, à Romainville.

 

Gilles Courtinat
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