Hongrie 1956, « Les héros de Budapest »
Photographie Russel Melcher

Aujourd’hui âgé de 96 ans, Russell Melcher – dit Russ – est l’auteur de la photographie emblématique intitulée Les héros de Budapest, qu’il a pris le 30 octobre 1956 au petit matin sur Múzeum körút (boulevard du Musée), à Budapest.

La photo qui montre un jeune couple de Hongrois participant à l’insurrection, a été publiée pour la première fois le 10 novembre 1956, sur une double page de Paris Match, avant de paraître dans tous les grands magazines du monde. Cette image a une histoire très singulière. Le journaliste français Phil Casoar et l’historienne hongroise Eszter Balázs la racontent dans leur livre Budapest 56 – L’envers d’une photo (Editions La Table Ronde, 480 pages, 26 euros) ainsi que leur rencontre avec Russell Melcher, le véritable auteur de la photographie dont le nom avait été occulté pendant de nombreuses années. L’ouvrage paru en 2006, à l’occasion du 50e anniversaire de l’insurrection de Budapest, relatait surtout la longue et difficile traque des deux jeunes révoltés bravant les chars soviétiques afin de leur redonner une identité. Seule la jeune fille nommée Jutka – dont la vie fut bouleversée par cette photo – avait été retrouvée.

En 2026, après de nouvelles recherches, les deux auteurs ont publié une version enrichie de leur minutieux travail racontant le destin tragique du jeune garçon qui s’appelait György. Richement illustré et construit comme une enquête policière (et surtout journalistique..) cherchant à résoudre un cold case, le livre retrace les découvertes, les doutes, les interrogations, le tumulte et les fausses pistes rencontrés par les deux auteurs en Hongrie et sur trois continents. Passionnant et émouvant.

Pendant longtemps, la photo a été attribuée à Jean-Pierre Pedrazzini, envoyé spécial de Paris Match à Budapest mort le 7 novembre 1956 à Paris, après avoir été grièvement blessé lors des affrontements sur Köztársaság tér (place de la République). Ses pellicules étant devenues inutilisables, Russ avait accepté que sa photo emblématique soit attribuée à Pedrazzini, en hommage à ce dernier.

À l’occasion du 70e anniversaire de la révolution hongroise, le photographe américain, qui vit dans le sud de la France, raconte pour « L’oeil de l’info » l’histoire de cette photographie, devenue dans le monde entier une icône  de l’héroïsme révolutionnaire.

Russel Melcher intervié par Daniel Psenny

Russel Melcher chez lui en mai 2025. Photographie JM Psaila / Abaca

Russel Melcher chez lui en mai 2025.
Photographie JM Psaila / Abaca

Comment êtes-vous arrivé à Budapest à la fin du mois d’octobre 1956, en pleine insurrection populaire ?

C’est très simple. À cette époque, je travaillais en free lance avec un ami, Dominique Berretty. Nous n’étions rattachés à aucune rédaction et distribuions nous-mêmes nos photos. Nous en vivions correctement. En octobre 1956, malgré le peu d’informations que nous recevions à la radio sur ce qui se passait en Hongrie, nous avons décidé de nous rendre à la frontière tchécoslovaque. Nous pensions que si le régime communiste hongrois s’effondrait, Prague serait la prochaine étape. Peut-être assisterait-on à la chute de l’empire soviétique, à la fin de la guerre froide. Malheureusement, les douaniers ne nous ont pas laissé entrer en Hongrie.

Qu’avez-vous fait ensuite ?

Nous avons attendu. J’ai téléphoné à ma femme pour lui annoncer que je rentrais à Paris, mais elle m’a dit qu’elle avait entendu à la radio que la frontière austro-hongroise était ouverte. Mais, il fallait retourner à Vienne pour obtenir un visa. Nous n’avions pas envie de parcourir de nouveau plusieurs centaines de kilomètres en voiture, sur des routes qui étaient alors en assez mauvais état… Finalement, nous sommes restés à la frontière. Au bout d’un moment, une voiture hongroise s’est présentée au poste de douane. Elle a klaxonné trois fois et la barrière s’est levée ! Nous l’avons suivie et avons fait exactement la même chose. Miraculeusement, la barrière s’est levée pour nous aussi, sans que personne nous pose la moindre question ! Le soir même, nous étions à Budapest.

Quel jour était-ce ?

Le 29 octobre, mais les combats commençaient à prendre fin. Les Soviétiques se sont d’ailleurs retirés pendant la nuit. Tout le monde pensait que la révolution avait enfin triomphé. Mais ce n’était qu’une manœuvre tactique des soviétiques, qui sont revenus quelques jours plus tard avec leurs chars. Le problème, c’est que je n’avais plus rien à photographier ! Les journaux ne veulent pas de photos de paix ! Le lendemain, tôt le matin, Berretty et moi avons quitté l’hôtel Gellért, à Buda, pour nous promener dans les rues de Pest. J’ai photographié des cadavres recouverts de chaux. Mais il me fallait une image capable d’expliquer, au moins en partie, ce qui se passait. Soudain, sur le boulevard du Musée, j’ai vu un jeune couple s’approcher de moi. Le garçon avait un visage aussi beau que celui d’un acteur de cinéma américain. Il portait un chapeau et une mitraillette en bandoulière. La jeune fille, elle, portait un béret, un sac bien rempli, un brassard de la Croix-Rouge et un gros pansement sur le visage. J’ai immédiatement vu la photographie que je voulais prendre ! À mes yeux, c’étaient deux jeunes gens nés dans le monde communiste qui avaient décidé de prendre les armes contre leurs dirigeants. Ils symbolisaient pour moi les insurgés. J’avais l’impression de voir deux anges innocents en train de faire la guerre.

Avez-vous « mis en scène » cette photo?

Pas du tout. Lorsque je les ai aperçus, je leur ai montré mon appareil photo et leur ai demandé en anglais si je pouvais les photographier. Je ne parlais pas hongrois et ils ne comprenaient certainement pas l’anglais. Ils ont hoché la tête pour dire oui. Derrière eux se tenait un homme moustachu, un pistolet à la main. Il avait l’air assez menaçant et semblait surveiller la scène. Les deux jeunes se sont retournés vers lui et il leur a donné son accord d’un geste. Je pense qu’il valait mieux ne pas lui tenir tête… J’ai même décidé de le laisser apparaître sur la photo.

Combien de clichés avez-vous pris ?

J’en ai pris trois. Le premier est le bon. J’ai immédiatement su que j’avais la bonne photo ! Un bon photographe a une idée de ce qu’il veut montrer, et cette idée se retrouve dans l’image. Une photo doit parler d’elle-même.

Quel appareil photo utilisiez-vous ?

Un Leica MP, avec un objectif de 50 mm et une pellicule noir et blanc Ilford.

(Le Leica MP, extrêmement rare, était fabriqué pour certains photographes professionnels — d’où les lettres MP. Seulement 449 exemplaires furent produits en 1956, la grande majorité des appareils ayant été fabriqués en 1957. NDLR)

Russel Melcher - Photo Phil Casoar

Russel Melcher – Photo Phil Casoar

Comment avez-vous acheminé vos pellicules jusqu’à Paris ?

Le 30 octobre, nous sommes repartis pour Paris en voiture. Nous avons conduit toute la nuit sur des routes enneigées. Ce genre de reportage relevait du « hit and run » : il fallait prendre les photographies le plus rapidement possible et les rapporter avant que les envoyés spéciaux des journaux ne reviennent. À mon arrivée, le matin du 31, je suis allé directement à la rédaction de Paris Match, avec laquelle j’entretenais d’excellentes relations. J’y ai laissé mes pellicules, qui ont été développées.

Quand avez-vous vu vos photographies ?

Je crois que c’était vers midi. Je suis allé me reposer un peu, car cela faisait déjà 36 heures que je n’avais pas dormi. Ensuite, j’aurais dû repartir immédiatement pour Bruxelles afin d’embarquer dans un avion de l’OTAN qui devait nous conduire sur le canal de Suez, où une grave crise avait éclatée entre l’Égypte et Israël. Pour moi, Budapest, c’était terminé : je partais sur un autre front. Mais nous avons raté l’avion, et c’est précisément pour cette raison que j’ai pu voir mes photographies. Paris Match cherchait partout des images de l’insurrection hongroise, car son photographe, Jean-Pierre Pedrazzini, envoyé spécial à Budapest, avait été grièvement blessé et n’avait pas pu transmettre ses pellicules à la rédaction.

Le connaissiez-vous ?

Oui. Nous avions réalisé plusieurs reportages ensemble, même si nous étions concurrents. C’était un excellent photoreporter, qui prenait beaucoup de risques. Je l’avais croisé dans une rue de Budapest peu avant qu’il ne soit grièvement blessé. Il est mort à Paris quelques jours plus tard, après avoir été rapatrié. Ses pellicules étaient inutilisables, car une rafale de mitraillette avait atteint les rouleaux de film qu’il transportait.

Le responsable du service photo de Paris Match vous a t-il prévenu à l’avance que vos images seraient publiées sous le nom de Pedrazzini ?

Oui, et il m’a même très bien payé pour cela. C’était un mec avec lequel j’avais travaillé auparavant et que je connaissais depuis longtemps. Paris Match voulait obtenir les droits mondiaux sur ces photographies. J’ai accepté et nous avons convenu d’un forfait. Je n’ai même pas signé de document. J’étais content car je n’avais pas besoin de courir partout pour vendre mon reportage. A cette époque, j’étais comme un grossiste et absolument pas intéressé par le fait que mon nom apparaisse sur les photos. Dans les ventes de photos, nous passions simplement des « deals » et nous nous serrions la main. La photo publiée sous le nom de Pedrazzini a paru ensuite dans les journaux du monde entier. Mais, pour moi, l’essentiel était que les personnes avec lesquelles je travaillais sachent que la photo était de moi. J’étais très fier de la voir publiée sur une double page de Paris Match. Et c’était aussi un hommage à Pedra.

Cette photographie est devenue une icône. Ne l’avez-vous pas regretté ?

Non. La photographie a été publiée pour la première fois sous mon nom en 1999, lorsque Paris Match a organisé une exposition intitulée « Les 100 meilleures photographies » de l’hebdomadaire. C’est moi qui l’avais demandé à Roger Thérond, le directeur de Match, avec lequel j’entretenais d’excellentes relations.

Et quand avez-vous vu la planche-contact de la pellicule ?

Seulement en 2004, à Budapest. Le journaliste français Phil Casoar me l’a montrée alors que nous tournions sur place un documentaire sur l’histoire de ma photographie.

À 96 ans, prenez-vous encore des photos ?

Pas du tout. Aujourd’hui, tout est électronique : il suffit d’appuyer sur un bouton. Cela ne m’intéresse pas.

Continuez-vous à suivre l’actualité quotidienne ?

Oui, c’est toujours ma passion !

Si vous étiez aujourd’hui un jeune photojournaliste, quel conflit couvririez-vous ?

Je ne suivrais pas les conflits, parce qu’ils sont trop dangereux et qu’on ne dispose plus de la liberté dont je bénéficiais à l’époque. Je garde de beaux souvenirs des années 1950, lorsque je suivais des vedettes comme Brigitte Bardot, Frank Sinatra, Juliette Gréco ou Harry Belafonte.

Avez-vous conservé vos appareils photo de l’époque ?

Malheureusement non, et je le regrette beaucoup ! Mon Leica MP de 1956, que j’ai vendu à bas prix pour acheter du nouveau matériel, portait, je crois, le numéro de série 12 ou 14. Aujourd’hui, des appareils de cette série sont vendus aux enchères pour plusieurs centaines de milliers d’euros ! Ce sont des pièces de collection très recherchées.

À voir : Les héros de Budapest, documentaire d’Attila Kékesi (2006).

Tous nos articles concernant Russel Melcher

 

L’envers d’une photo Budapest 56 

Auters : Phil Casoar et Eszter Balázs

Éditeur Table Ronde Collection Vermillon 

480 pages, 26€

Daniel Psenny
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