Les archives reste entière, mais les chiffres, eux, seront désormais à l’abri des regards.

Les archives reste entière, mais les bilans financiers seront à l’abri des regards.

Fin août dernier, nous écrivions que Getty Images était au bord de la faillite. Le 12 octobre 2026, l’entreprise a signé l’accord qui organise sa mise sous protection du chapitre 11 de la loi américaine sur les faillites. La famille fondatrice et le fonds de Koch Industries récupèrent 100 % de la société, les actionnaires perdent toute leur mise, et Getty quitte la Bourse pour la deuxième fois de son existence, quatre ans après y être revenu.

Lire notre article précédent : Getty Images Au bord de la faillite ?

L’annonce du 12 octobre 2026

Getty Images Holdings a signé un accord de soutien à la restructuration (restructuring support agreement) avec ses principaux créanciers et ses deux actionnaires majoritaires. Le premier est la famille Getty, à travers les fonds Cheyne Walk et Mark Getty lui-même, héritier, cofondateur et président du conseil. Le second est Koch Equity Development, le bras d’investissement de Koch Industries.

L’accord oblige Getty à déposer, au plus tard le 21 octobre prochain, une procédure du chapitre 11 « prépackagée » devant le tribunal des faillites du Delaware. Prépackagée signifie que les principaux créanciers ont accepté le plan avant même que le juge ne soit saisi. Le calendrier prévoit 75 jours au maximum entre le dépôt et la sortie de la procédure, soit vers la fin de l’année. À l’heure où nous écrivons, la demande n’a pas encore été déposée, contrairement à ce qu’annoncent de nombreux titres de presse.

À l’issue de l’opération, la famille Getty et Koch posséderont 100 % de l’entreprise, à l’exception d’une réserve d’au plus 10 % destinée à rémunérer la direction. Les actions existantes seront annulées sans aucune compensation. Elles ne valaient déjà presque plus rien : la Bourse de New York a suspendu leur cotation le 29 septembre, quand le titre est tombé à 12 cents, et les a radiées le 13 octobre. Le 9 octobre, à la veille de l’annonce, Getty valait 20,7 millions de dollars en Bourse. Au plus haut, le 17 août 2022, c’était environ 14 milliards de dollars. Une sacrée chute.

Le communiqué de Getty présente l’opération sous un jour favorable : la famille et Koch « s’engagent à investir jusqu’à 533 millions de dollars », un engagement qui refléterait « leur confiance dans le potentiel de croissance à long terme » de l’entreprise. Les documents déposés auprès du régulateur boursier américain, la SEC, et la présentation remise aux prêteurs, publiée sur le site investisseurs de Getty, donnent une image plus précise :

Les prévisions que Getty a lui-même remises à ses prêteurs placent son chiffre d’affaires de 2029 à 946 millions de dollars, encore en deçà des 981 millions de 2025, année durant laquelle il a terminé sur une perte totale de 206 millions.

Où est passé l’ar gent ?

Nous avions détaillé en août ce qui vidait la trésorerie. La présentation remise aux prêteurs en octobre le chiffre précisément. Entre fin 2024 et fin juin 2026, les liquidités disponibles de Getty sont passées de 271 à 82 millions de dollars, alors que l’activité elle-même a dégagé 355 millions sur la même période. Le service de la dette en a absorbé 258, la fusion avortée avec Shutterstock 108, le litige sur les bons de souscription hérité de l’introduction en Bourse 81 millions après remboursement de l’assurance, et le procès contre Stability AI 17 millions.

Le 1er septembre, Getty n’a pas payé à l’échéance les intérêts de ses obligations non garanties, puis les a réglés pendant le délai de grâce. Brian Conneely, analyste chez S&P Global, résume au Seattle Times : « La dette et les paiements liés aux contentieux sont probablement le principal facteur. » Il ajoute que l’entreprise « a quelques points forts ».

L’IA, l’éléphant dans le bureau

Dans l’annonce, il est question de dette, de créanciers et de confiance. Les documents financiers de Getty, eux, montrent précisément où l’intelligence artificielle frappe son activité.

La présentation aux prêteurs coupe l’entreprise en deux. D’un côté, les activités « stables ou en croissance » ; de l’autre, les activités « en déclin ». Ces dernières sont iStock, la plateforme d’images bon marché vendues en ligne aux petites entreprises, et les ventes de photos d’illustration aux agences de publicité. iStock devrait passer de 145 millions de dollars de chiffre d’affaires en 2024 à 68 millions en 2029, selon les propres prévisions de Getty. Les ventes aux agences sont tombées de 141 millions en 2021 à 82 millions en 2025, et Getty les voit se stabiliser à 60 millions. Au total, ces deux activités auront perdu plus de la moitié de leur chiffre d’affaires entre 2021 et 2029.

Craig Peters, le directeur général, a donné l’explication lors de la présentation des résultats d’août. iStock subit d’abord la chute du trafic envoyé par les moteurs de recherche, « à mesure que ces moteurs mettent en place des réponses générées par IA » : l’internaute obtient sa réponse sur la page de Google et ne clique plus vers les sites d’images. Il reconnaît ensuite que le marché de la microstock « continue d’être touché par l’IA générative », qui pousse les clients à produire leurs images eux-mêmes, « IA comprise ». En clair, l’IA prive Getty de clients deux fois : elle leur évite de passer par son site, et elle leur permet de fabriquer l’image qu’ils lui auraient achetée. Sur un an, le nombre d’abonnés annuels a chuté de 25 %, à 240 000, et celui des clients payants de 10 %, à 636 000.

La réponse de Getty se lit dans ses prévisions. L’amélioration de la rentabilité annoncée pour 2027 repose pour l’essentiel sur une économie de 37 millions de dollars sur le marketing d’iStock. Getty dépensera moins pour attirer des clients sur une plateforme dont il prévoit le recul.

L’IA comme source de revenus

Et pourtant, l’IA est aussi un client de choix. Les licences de données vendues aux développeurs d’IA étaient inexistantes jusqu’en 2023. Elles ont représenté 2,6 % du chiffre d’affaires en 2024, 4,4 % en 2025, puis 3,4 % sur les douze derniers mois. Le pic de 2025 doit beaucoup à deux contrats pluriannuels dont environ 40 millions de dollars ont été comptabilisés d’un coup au quatrième trimestre. L’un d’eux est l’accord avec OpenAI. Annoncé en juin 2026, il a fait plus que doubler le cours de l’action le jour même. Il avait pourtant été signé au troisième trimestre 2025, selon la directrice financière, et l’essentiel de son revenu était déjà inscrit dans les comptes de 2025. C’est en grande partie ce qui explique le chiffre d’affaires record de 2025, 981 millions de dollars, et la baisse attendue en 2026, à 920 millions.

La voie judiciaire n’a pas encore réussi. Le 4 novembre 2025, la Haute Cour de Londres a rejeté l’essentiel des demandes de Getty contre Stability AI, ne lui donnant raison que sur un point limité de droit des marques. Getty a obtenu l’autorisation de faire appel. Ce procès a coûté 17 millions de dollars en dix-huit mois, et les documents de restructuration ne le mentionnent nulle part ailleurs que dans le tableau des dépenses.

D’où vient la croissance de l’éditorial

Reste l’activité que l’IA ne peut pas remplacer : la photo d’actualité, de sport, de spectacle et l’archive. Son chiffre d’affaires est passé de 307 millions de dollars en 2021 à 370 millions en 2025, et il dépasse désormais celui des images créatives de Getty hors iStock et agences.

Au deuxième trimestre 2026, l’éditorial a progressé de 9,2 %. La directrice financière cite la Coupe du monde de football, l’actualité internationale et la demande d’archives des chaînes de télévision et des sociétés de production. Elle précise aussi qu’environ 5,5 points de ces 9,2 % proviennent d’un changement de classement : dans les abonnements Premium Access, les téléchargements liés à des événements sont désormais comptés en éditorial plutôt qu’en créatif. Ces revenus existaient déjà ; ils ont simplement changé de colonne. La croissance réelle due à la demande se situe donc plutôt autour de 4 %.

Getty lui-même ne prévoit aucune croissance de l’éditorial en 2026 : 369 millions de dollars, contre 370 en 2025. Il espère atteindre 408 millions en 2029. La demande pour ce que l’IA ne sait pas produire, l’événement réel et l’archive, existe bel et bien. Elle progresse moins vite que ne le suggère le chiffre affiché, et elle ne compense pas le recul du reste.

Qui gagne, qui perd ?

La famille Getty et Koch prennent le contrôle total pour environ 433 millions de dollars d’argent frais, auxquels s’ajoutent environ 100 millions de créances qu’ils détiennent déjà sur l’entreprise et qu’ils convertissent en actions. Koch finance aussi la procédure elle-même, par un prêt pouvant aller jusqu’à 143 millions de dollars, qui sera converti en actions à la sortie. Les deux actionnaires désigneront seuls le nouveau conseil d’administration.

L’accord protège aussi un actif qui n’apparaît dans aucun bilan : le nom. Depuis 1998, une société de la famille, Getty Investments, dispose d’une option sur la marque Getty Images. Selon le rapport annuel 2025, elle peut racheter la marque « pour une somme symbolique » si un tiers prend le contrôle de l’entreprise. L’accord exige que ce contrat soit repris tel quel dans la procédure, sans aucune modification, et prévoit que toute décision du tribunal qui l’affaiblirait permettrait de rompre l’accord. Quoi qu’il arrive, le nom Getty reste à la famille.

Les deux actionnaires obtiennent enfin une renonciation très large à toute poursuite à leur encontre. Elle couvre leurs prêts et investissements passés, les refinancements antérieurs et « les efforts de fusion et d’acquisition » de l’entreprise, y compris le projet Shutterstock. La direction se voit réserver jusqu’à 10 % du capital.

Les prêteurs garantis

Les prêteurs garantis, banques et fonds qui détiennent les prêts à terme et les obligations garanties, récupèrent la totalité de leur capital sous forme de nouvelles dettes, avec des taux plus bas et des échéances repoussées. Leurs intérêts continuent d’être payés pendant la procédure.

Les porteurs d’obligations non garanties

Les porteurs d’obligations non garanties reçoivent 170,2 millions de dollars en espèces pour 270 millions de créances, soit environ 63 cents par dollar. Les détenteurs de 83,5 % de ces obligations ont accepté.

Les actionnaires

Les actionnaires perdent tout. Les porteurs de bons de souscription, ces fonds qui avaient gagné leur procès contre Getty, voient leurs demandes encore en cours reléguées au même rang que les actions, c’est-à-dire derrière tous les créanciers ; l’accord prévoit la possibilité d’une transaction avec eux.

Les salariés, les fournisseurs et les photographes

Les salariés, les fournisseurs et les photographes sont, sur le papier, épargnés. Le plan prévoit que les créanciers ordinaires seront payés intégralement, les contrats de travail sont maintenus, et un porte-parole a assuré à The Hollywood Reporter qu’aucun licenciement n’est prévu. Les contrats des contributeurs ne sont toutefois mentionnés nulle part dans l’accord. Leur maintien ou leur résiliation, comme celui de tout contrat, nécessite l’accord écrit de la famille et de Koch. Le seul engagement envers les photographes figure dans le communiqué : Getty « ne prévoit aucun impact » sur eux. L’Association américaine des photographes professionnels (ASMP) conseille à ses membres de conserver leurs relevés de droits et leurs contrats, et de surveiller les avis du tribunal.

Trente ans d’argent frais

Aucune autre agence d’images n’a bénéficié d’autant de soutien financier au cours de son existence. Depuis sa création en 1995, Getty a levé au moins 2,1 milliards de dollars de capital neuf, sans compter son introduction au Nasdaq en 1996, dont nous n’avons pas retrouvé le montant. Il a changé trois fois de propriétaire, et il a versé à ses créanciers environ 650 millions de dollars d’intérêts sur les seules années 2021 à 2025.

Les rachats de 2008, 2012 et 2018 ont payé les propriétaires précédents ; ils n’ont pas fait entrer d’argent dans l’entreprise. Celui de Carlyle, comme la plupart des rachats par des fonds, s’est appuyé sur l’endettement de Getty lui-même. Depuis 2012, la dette de Getty n’a jamais été inférieure à 1,3 milliard de dollars.

L’introduction en Bourse de 2022 mérite qu’on regarde où est allé l’argent. La fusion pour la création du SPAC a généré 864 millions de dollars bruts. Selon le prospectus déposé en novembre 2022, Getty en a versé 615 millions pour racheter les actions de préférence détenues par une filiale de Koch, et 104 millions en frais de transaction. Il en est resté 145 millions à Getty. Pas assez pour rembourser les dettes. Koch avait apporté 550 millions en 2019 ; il en a récupéré 615 millions en espèces trois ans plus tard. Quatre ans après, il remet de l’argent, cette fois pour devenir propriétaire de l’entreprise avec la famille. Un bon deal pour eux.

La fin de l’aventure boursière

Une fois la restructuration achevée, Getty n’aura plus à publier de comptes trimestriels ni de rapport annuel. Depuis 2022, ces documents étaient la seule source publique et détaillée sur l’état du marché de l’image : montant des droits versés aux photographes, poids des licences vendues aux développeurs d’IA, recul des ventes d’images d’illustration, progression des ventes d’images éditoriales. Le secteur perd son principal indicateur.

En août, nous nous demandions ce qu’il adviendrait de l’immense archive de Getty et des quelque 1 650 personnes qui y travaillent. L’accord apporte une partie de la réponse : aucune vente d’actif important n’est prévue, et toute tentative en ce sens sans l’accord des prêteurs et des actionnaires permettrait de rompre l’accord.

L’archive reste entière, sous le contrôle de la famille qui a fondé l’entreprise il y a trente ans. Ses chiffres, eux, seront désormais à l’abri des regards.

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