251 / 5 000 Alep, Syrie, 20 avril 2025. La phobie des avions et des hélicoptères de guerre est un véritable traumatisme pour les Syriens. Au fil des années et de cette guerre injuste, la peur s’est enracinée dans leur cœur, et aujourd’hui, ce cauchemar prend fin. Photographie Louai Barakat

Il y a un an, la Syrie était libérée de cinquante années de dictature de la famille Al-Assad. À l’occasion de cet anniversaire, nous publions un texte autobiographique de Louai Barakat, jeune photographe activiste syrien réfugié en France, qui parle de sa résistance et de son retour au pays.

« Je m’appelle Louai Barakat, originaire d’Alep, en Syrie. En 2011, j’étais un étudiant de 17 ans lorsque j’ai participé aux premières manifestations pacifiques contre le régime oppressif, animé par un espoir de liberté. Très vite, j’ai été rejeté par ma propre famille, proche du régime Assad, surtout après avoir été filmé par la télévision pendant une manifestation. Mon père m’a alors dit :

« Si tu continues, prends tes affaires et pars ! »

Mais j’ai persisté. Je continuais de manifester, d’espérer, de croire en la démocratie et la dignité humaine. Malgré la mort de mes amis sous les balles du régime et une répression féroce, je refusais d’abandonner. Mon engagement m’a valu plusieurs arrestations : deux fois emprisonné à Alep en 2012, et libéré la seconde fois grâce à l’intervention de ma mère. Mais la troisième détention fut la plus dure : transféré à Damas, j’ai passé neuf mois à la prison de Saidnaya en 2013. J’y ai subi des tortures hebdomadaires. Les soldats d’Assad ne montraient aucune pitié, surtout si l’on possédait des photos de manifestations sur son téléphone. Nous étions nombreux. Nous avions faim, froid, peur. Il n’y avait plus de différence entre le jour et la nuit : tout était noir.

Ma libération fut un hasard : j’ai été échangé contre des soldats iraniens, dans une opération coordonnée par l’ONG turque IHH. Avant de quitter la prison, un médecin m’a maquillé pour cacher les traces de torture sur mon corps.

Après un temps de convalescence à Alep, je découvrais un pays fracturé en deux : partisans du régime d’un côté, opposants de l’autre. Je me suis juré de documenter les violations, de témoigner. Le journalisme m’est apparu comme la seule voie pour défendre la vérité et espérer une justice dans un pays écrasé par la dictature. Je pars alors en Turquie, me former à la photographie et au journalisme à l’école américaine D&B Academy. Puis je retourne en Syrie pour témoigner de la guerre. De 2014 à 2016, je filme, je photographie, je publie dans les médias occidentaux. Mais avec la chute d’Alep aux mains du régime, je suis contraint de fuir à nouveau, cette fois avec ma femme et mon fils. Grâce à l’aide de Reporters sans frontières, nous obtenons, via l’ambassade de France, le statut de réfugiés politiques.

Installé à Forcalquier, grâce au soutien de mes amis français dont Jack Burlot, je poursuis depuis cinq ans ma carrière de reporter pour des agences comme Sipa Press, Hans Lucas, La Provence, ainsi que plusieurs chaînes arabes. Je couvre des événements majeurs : la guerre en Ukraine, les mouvements sociaux en France, ou encore les orpailleurs illégaux en Guyane… Au fil des années, j’ai appris la langue, découvert les valeurs de la liberté, de la démocratie.

Retour en Syrie

Lorsque le régime Assad s’est effondré, j’ai ressenti un besoin intense d’être présent, dans mon pays, pour vivre ce moment historique. Mais en tant que réfugié politique, encore en attente de la nationalité française, cela m’était interdit. En avril 2024, j’ai déposé une demande exceptionnelle pour me rendre en Syrie. J’ai contacté le service de presse du ministère de l’Intérieur ainsi que la préfecture des Alpes-de-Haute-Provence, qui ont accepté ce voyage de trois semaines. Mais à l’aéroport international d’Alia, en Jordanie – point de transit vers la Syrie – tout a basculé : trois heures d’interrogatoire, interdiction de séjour, hôtel annulé, menaces de reconduite vers la Syrie…

Quand j’ai refusé d’être conduit à la frontière syrienne dans une voiture de la sécurité jordanienne, j’ai été insulté, frappé. Heureusement, Jack a pu contacter la cellule de crise du ministère des Affaires étrangères pour me faire libérer. Un retour brutal dans ce monde arabe de peur et de paranoïa que j’avais oublié. J’ai continué mon voyage en taxi jusqu’à la frontière, puis huit heures de bus pour rejoindre Alep. L’émotion était immense : retrouver ma terre natale, après tant d’années. Mais aussi le choc : destruction à Damas, Homs… Là même où tout a commencé, où le régime torturait les enfants.

J’ai enfin retrouvé ma mère et mes sœurs, après huit ans de séparation, mon père après douze ans. Des retrouvailles chargées de larmes, d’amour, de souvenirs. Les odeurs, les sons, les plats… Tout était là. Mais tout avait aussi changé. Ou plutôt, c’est moi qui avais changé. Il a fallu parler de ma vie en France, de cette culture de la liberté, de la démocratie – concepts si étrangers ici, où la séparation entre hommes et femmes, la rigidité des relations sociales, sont encore la norme. En me promenant dans la ville, je portais des lunettes de soleil, par peur d’être reconnu par d’anciens membres du régime. Cette peur était encore bien vivante.

Ici, en Syrie, on manque d’électricité, d’eau, de liberté de presse. Mais on voit aussi la vie renaître : les gens nettoient les rues, les souks rouvrent, les cafés se remplissent, les touristes commencent à revenir… Après la Libération, apprendre la démocratie prendra du temps. Mais pour moi, la Syrie libérée commence maintenant.

 

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