Canada, détroit de Belle‑Isle, Blanc‑Sablon. Mars 1977 : Brigitte Bardot, avec Hubert Henrotte, accueillie par la presse canadienne – Photo Léonard de Raemy / Sygma / Collection Kouznetzoff‑Henrotte

Brigitte Bardot est décédée. On ne vous apprend rien, mais peut‑être ignorez‑vous que BB était amie avec Hubert Henrotte, le patron de l’agence de presse Sygma, depuis le premier jour de sa lutte contre la chasse aux bébés phoques en mars 1977. 

Des années plus tard, à La Madrague, Brigitte Bardot avec Hubert Henrotte et Monique Kouznetzoff
Photo Gérard Schachmes / Collection Kouznetzoff-Henrotte

« Elle l’appelait mon frère… c’est lui qui l’a emmenée sur la banquise… et ils ont beaucoup travaillé ensemble ensuite, sur le sujet des animaux… Films produits par Sygma TV sur le massacre des éléphants, sur le trafic des animaux domestiques pour les laboratoires, etc. », confie Monique Kouznetzoff, épouse du patron de Gamma puis de Sygma.

« Ils sont restés proches jusqu’à la mort d’HH en 2020… Elle m’a longuement appelée à ce moment‑là, très bouleversée… Femme formidable… » Bien des années après l’épisode banquise, Henrotte allait la voir à La Madrague quand il était un peu déprimé. BB lui disait toujours : « HH, on a fait la guerre ensemble ! »

Brigitte Bardot sur la banquise

Dans Le monde dans les yeux, le livre de souvenirs d’Henrotte, il raconte le voyage au Canada de la star contre la chasse aux phoques. Avec l’accord de Monique Kouznetzoff, qui nous a confié des photographies de son album personnel, voici quelques extraits du récit d’Hubert Henrotte.

« Je dis oui à tout ! Sygma prendra à sa charge l’avion, les frais de séjour, et même l’équipe télé dont nous produirons le film, à condition d’avoir l’exclusivité absolue de l’événement. En huit jours seulement (le temps qui nous sépare du début de l’abattage), nous préparons l’opération dans le plus grand secret : il faut que l’arrivée de BB sur la banquise soit un choc, une surprise totale. Nous le savons d’avance, “ils” verront de quoi elle est capable. Mon ami Henri Clair, patron de la compagnie Uni Air de Toulouse, nous loue un jet Corvette de six places. Henri est un type gonflé, et la perspective d’une nouvelle aventure avec nous le tente diablement : coût de l’opération, 300 000 francs. »

« Le lundi 14 mars 1977 à 13 heures, on décolle du Bourget en toute discrétion. À bord du jet, Brigitte, Mirko (ndlr : son fiancé de l’époque), Léonard de Raemy pour la photo, l’équipe de télévision et moi…/… Le vol doit durer quatorze heures, avec quatre escales pour le ravitaillement en kérosène. Notre objectif : Blanc‑Sablon, sur la côte est du Canada, le point accessible en avion le plus proche de la banquise où a lieu la chasse aux bébés phoques. Mais la piste n’est pas équipée pour un atterrissage de nuit, surtout à cette époque de l’année où sévissent les tempêtes de neige. Nous allons nous poser à Sept‑Îles, à 800 kilomètres de notre objectif. Un peu tard, je réalise qu’ici, au mois de mars, il fait moins vingt et qu’il y a deux mètres de neige et du verglas. Pas le temps de m’équiper, je débarque en chaussures de ville, costume et manteau. Passons sur les gamelles et les engelures, l’essentiel est d’être présent auprès de la reine Brigitte, qui me fait toute confiance. Je me sens investi d’une mission. »

« À cause de nos escales où Brigitte a été reconnue ? Ou probablement par une indiscrétion…/… Toujours est‑il que la meute des journalistes nous suit, le surlendemain, quand nous pouvons enfin nous rendre à Blanc‑Sablon. Nous arrivons à l’hôtel dans une cohue. Les journalistes se ruent sur Brigitte qui, d’un seul coup, se réfugie dans sa chambre et refuse de rester dans cet hôtel. Il faut improviser, vite. Nous dénichons une maison éloignée, où personne ne pourra nous trouver, et décidons d’attendre là. De toute façon, nous sommes bloqués, puisque les hélicoptères retenus par Weber pour se rendre sur la banquise sont devenus indisponibles ; c’est curieux. La guerre avec les autorités canadiennes aurait‑elle commencé ? »

« …/… La seule manière de calmer le jeu est de tenir une conférence. L’exercice s’annonce périlleux, nous le savons très bien. Les journalistes ne sont pas venus pour fêter notre star. Ils sont pour la plupart canadiens, danois ou norvégiens, défenseurs de la chasse au phoque et farouchement anti‑Bardot. Comme nous l’avions envisagé, les chasseurs sont aussi au rendez‑vous. Brigitte arrive, souriante. Mais très vite, elle doit se battre et essuyer des invectives. Pas un policier n’est là pour la protéger. Alors elle change de ton, décide d’affronter cette foule hostile avec ses armes à elle, sa conviction et sa sincérité. Elle se lance héroïquement — le mot n’est pas trop fort — dans un discours à sa manière, sorti droit du cœur :
— Vous êtes des assassins ! La banquise est rouge de sang ! Vous devriez avoir honte de ce que vous faites !
Sifflets, injures, la salle est déchaînée.
— Dehors ! Rentre donc en France !
Brigitte essuie une terrible bronca, mais ne baisse pas les bras et tente même de nouer un dialogue :
— Il faut trouver des solutions. Je comprends que vous ayez besoin de vivre, et que la vente des peaux de bébés phoques, c’est votre pain quotidien, mais on n’a pas le droit de les tuer de cette façon.
Brigitte affiche un courage insensé, doublant elle‑même ses paroles dans un anglais presque parfait. Elle a réussi à imposer le dialogue et tient le choc avec un sang‑froid admirable. Jusqu’à ce qu’un chasseur vienne déposer à ses pieds un bébé phoque ensanglanté, tué l’après‑midi même. Brigitte craque d’un seul coup et s’enfuit dans sa chambre où elle s’effondre en larmes. J’ai mal pour elle, très mal. La conférence de presse a tourné court, mieux vaut «  dans la maison qu’on nous a prêtée. Au dîner, un simple pique‑nique ; tout le monde a le cœur gros. »


« Le pilote de l’avion qui doit nous ramener apprend de la tour de contrôle que la tempête va redoubler de violence et durer longtemps…/… L’hélicoptère apparaît, descend, se pose. Brigitte saute dans mes bras : « Ça y est ! Réussi, on a tout ! » Elle a dû rester moins de dix minutes sur la banquise, le temps d’un film de trente‑six poses et de six minutes de télé. Nous repartons dans la tourmente pour embarquer dans notre avion, qui commence déjà à rouler lorsque la tour de contrôle nous interdit le décollage : « Le vent souffle à plus de 80 kilomètres/heure, on n’assure plus votre sécurité. » N’importe quel pilote aurait coupé les gaz ; le nôtre est un as, il décide de tenter le coup. Il accélère, sans aucune visibilité, et décolle. Je regarde le ciel : du noir, partout. Dans l’avion règne un silence de mort. L’appareil lutte contre les éléments, le vent s’abat en rafales. On a tous la peur au ventre. Soudain, le ciel s’éclaircit, le pilote annonce l’altitude : dix mille mètres. Nous sommes sauvés. Deux heures plus tard, nous atterrissons à Goose Bay. Dans la panique, j’ai complètement oublié de prévenir l’AFP. »

« Bah ! me dis‑je, le type de l’hélico aura parlé ; tout le monde doit savoir que Brigitte a bien atteint la banquise. » Erreur. En arrivant au Bourget à 6 heures du matin, j’entends le journal d’Europe 1, qui commence par cette information lapidaire : « Échec pour Brigitte Bardot, la tempête l’a empêchée d’aller au bout de sa mission, elle rentre à Paris. » Bon sang, c’est pas possible ! Je fonce à mon bureau, j’appelle Europe 1, je leur donne le numéro de téléphone de Brigitte : « Appelez‑la, elle vient d’arriver, elle a tout réussi. » Les médias rectifieront tous. »

« Brigitte a tout gagné. Les photos de son intervention feront le tour du monde, et la presse internationale s’emparera du problème des bébés phoques. En 1982, elle finira par obtenir un moratoire de la Communauté européenne sur le sujet. Nous n’étions pas allés sur la banquise pour rien. Hélas, vingt‑cinq ans après, la chasse recommençait, avec les mêmes massacres. Les politiques vont être obligés de réagir. »

Le monde dans les yeux,  Gamma, Sygma, l’âge d’or du photojournalisme de Hubert Henrotte avec la collaboration de Jean–Louis Gazignaire – Edition Hachette Littérature publié en mai 2005

 

Michel Puech
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