Tajikistan decembre 2006. Le photogaphe Jacques Witt, agence Sipa Press, sur l’aeroport de Douchanbe.
Photographie Marc Charuel

Le photographe Jacques Witt de l’agence de presse Sipa est décédé à Paris le 11 avril 2026 à 68 ans. Aimé et respecté de tous, le Président Macron lui a rendu hommage ainsi que l’ensemble de la profession. La cérémonie aura lieu le mardi 21 avril à 13h30 au Père Lachaise. Son ami et confrère Claude Thierset lui rend hommage.

Ce jour‑là, nous étions en mars dernier, « le ciel était noir de soleil », comme l’avait écrit Albert Camus. Un soleil éclatant baignait le vaisseau hospitalier européen Georges‑Pompidou. Il ruisselait dans la chambre de Jacques, où l’attendait sa première chimio. J’en fus, en présence de sa compagne Bénédicte, le témoin involontaire.

Jacques allait, peut‑on dire, bien. Il voulait se battre et parlait déjà de l’avenir. Quand il sortirait d’ici. D’un dîner chez lui à Clamart, d’une sortie champignons en forêt rambolitaine… L’après‑midi s’en fut, débordante d’espoir. Et pour cause : c’est bien ici qu’avait été effectuée la première greffe réussie d’un cœur artificiel.

Nous avons même goûté, avalant tous avec gourmandise, le délicieux kougelhopf apporté d’Alsace par les frères de Jacques lors de leur récente visite. Nous étions en pleine euphorie.

Quelques jours plus tard, en mars encore. La pénombre envahissait le ciel et s’insinuait entre les voiles des rideaux. J’étais un visiteur du soir solitaire. Cette habitude élyséenne seyait bien aussi à Jacques. D’emblée, en rafales :

— « C’est fini. C’est terminé pour moi. Il n’y a plus rien à faire. J’ai même consolé l’oncologue qui pleurait, assise à ta place. »

Alors, nous nous sommes regardés. Abasourdis, pantois, sonnés. Nous avons plongé dans le passé.

D’abord son entrée aux DNA – Dernières Nouvelles d’Alsace. Au labo, situé derrière la grande salle de rédaction, le cinquième des Beatles — Jacques portait le cheveu long — a aiguisé son talent avec des « Œils » comme Alain Kaiser, Christian Lutz‑Sorg, Jacques Weiss… ses premiers compagnons. Ce service photo était une pépinière de talents.

Ont suivi la collaboration avec l’AFP (nous nous retrouvions avec Jean‑Claude Delmas, en poste à Strasbourg, dans les bureaux de l’agence place de l’Homme‑de‑Fer), les balbutiements avec Sipa Press (des correspondances) et le groupe Burda (des piges pour un projet de magazine, Voilà, abandonné, qui verra plus tard le jour sous le nom de Voici).

Nous nous essayions à tout. Avec enthousiasme et sans hésitation. Ces premières pérégrinations professionnelles nous ont singulièrement rapprochés. À nous lier d’amitié.

Après une couverture chaotique et épique d’un Grand Prix de France moto sur le circuit Bugatti au Mans en 1983 — nous y avions été en roadster britannique soumis à toutes les intempéries météorologiques — (un sourire, presque un rire : « La pluie s’engouffrait dans l’habitacle. J’ai essayé de colmater les ouvertures entre fenêtres et capote avec nos t‑shirts »), arrêt rue Roquépine, siège de Sipa.

Il était temps de faire connaissance. Göksin Sipahioglu, son patron et fondateur, une légende, nous impressionnait. Il accepta de prendre Jacques en stage. Jacques y fit ses premières armes. Avec brio.

Il intégra bientôt le staff pour en devenir l’un des leaders, d’autant que Sipa Press connaissait alors une crise majeure : ses principaux contributeurs étaient débauchés par l’éphémère filiale française de l’agence américaine Black Star.

Jacques ne quitta plus cette triple A. Cinq présidents de la République et sept mandatures sont bien plus qu’un gage de longévité : ce sont les insignes d’une rare fidélité qu’il a montrée en toute circonstance.

Nous avons poursuivi nos interrogations : combien de kilomètres accumulés durant tout ce temps ? Y a‑t‑il un journal qui n’a pas publié une de tes photos ? Et tant d’autres questions, un peu potaches, pour nous — et surtout pour me donner du courage.

En mars toujours. Le grand hall d’accueil, imaginé comme un mall par l’architecte Aymeric Zublena, n’a plus rien de rassurant. Bénédicte, croisée dans l’ascenseur : « Jacques faiblit. Des hauts et des bas, c’est selon les jours. »

Le gaillard nous a cueillis dans une envolée sonore qui nous remit d’équerre. C’est droit qu’il faut se tenir. Bien vite pourtant, Jacques est reparti en somnolence, tout en commentant encore de quelques mots puis d’un seul nos propos. « C’était dans le Golfe… Avec Mitterrand… »

Restait ce sourire pétillant dès qu’il ouvrait les yeux, avec lequel il prenait des nouvelles des uns et des autres, même quand lui allait mal.

L’équipe médicale avait pris sa décision : Jacques allait être transféré dans une unité de soins palliatifs.

En avril, à l’hôpital Cognacq‑Jay, en soins palliatifs. « Le ciel est (à nouveau) noir de soleil. »

Dans la chambre de Jacques, d’une luminosité incroyable — comme si le soleil n’était là que pour lui — une photo d’Eric Bouvet (qu’il aurait pu signer à Jacques), tirée d’un reportage sur une communauté hippie, posée sur le rebord de la fenêtre. Et appuyée contre l’encadrement, une aquarelle signée de Camille, la fille de Jacques.

Un paysage de montagnes toutes en rondeurs, qui m’a rappelé les lignes douces de nos Vosges alsaciennes, et des avions et autres aéronefs plein les airs pour marquer tous les voyages de Jacques. C’était en tout cas ce que je m’imaginais.

Nous communiquions surtout par signes. Jacques était de plus en plus épuisé.

La vie lui a accordé une dernière faveur : découvrir son petit‑fils Nino, qu’il aura pu serrer contre lui. Un bonheur tardif mais absolu (Nino est né le vendredi 13 mars).

Nous avons laissé la place à « l’équipe attentionnée jusqu’au dernier souffle » (comme indiqué dans la brochure de l’établissement), venue pour les soins quotidiens, pour nous réfugier dans le jardin japonais parmi les éclaboussures de verdure et les taches pourpres des érables.

Jacques, tu t’en fus alors, très vite, trop vite. Cela devait cesser. Funeste samedi 11 avril.

Emmanuel Macron n’avait plus qu’à lui rendre hommage, en quelques lignes qui résument — une fois n’est pas coutume — tous les autres témoignages. Je voudrais ici encore les citer :

« Derrière les images qui façonnent notre mémoire collective, il y a de grands photographes. Jacques Witt était de ceux‑là. Par son regard, par sa patience et son courage, il fut un témoin de l’histoire. »

Grand, tu l’as été. Géant, tu l’es.

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