Image IA

Une étude récente met en lumière des faits particulièrement intéressants sur notre relation aux photographies aujourd’hui. Après avoir interrogé 8 000 consommateurs non professionnels de différents âges et de plusieurs pays, l’étude révèle que 70 % des photos que nous prenons ne sont jamais regardées à nouveau. Sur les quelque deux mille milliards de photographies prises chaque année dans le monde, l’immense majorité ne sera plus jamais revue. Elles sont capturées, puis oubliées.

Pendant longtemps, l’appareil photo a été considéré comme une machine à fabriquer des souvenirs. Peut-être que ce n’est pas le cas. La première raison, la plus évidente, est le volume. Nous nous ensevelissons sous notre propre contenu. Les jeunes générations prennent en moyenne 1 468 photos par an, soit près de trois fois plus que les 491 clichés réalisés par les personnes de plus de 55 ans. À une telle échelle, même les individus les plus organisés finissent par perdre le fil. Mais le volume n’est qu’une explication superficielle. En réalité, quelque chose de plus profond est à l’œuvre. La nostalgie est l’émotion que les personnes interrogées déclarent ressentir le plus souvent lorsqu’elles regardent d’anciennes photos, suivie par le bonheur. Viennent ensuite la tristesse, la solitude, le sentiment de perte et le mal du pays. Comme nous ne recherchons pas spontanément ces émotions, nous évitons donc souvent de replonger dans nos archives.

Un voyage émotionnel

Nous ne prenons jamais des photos pour rien. Aucune image destinée à préserver un souvenir n’est émotionnellement neutre. Chacune répond à une raison, et cette raison s’accompagne d’une émotion. Si la raison demeure, l’émotion, elle, évolue. Avec le temps, le sentiment associé se transforme. Parce que la personne représentée ne fait plus partie de notre vie. Parce que l’événement, comparé à notre situation actuelle, nous rappelle ce que nous avons perdu ou nous fait ressentir un malaise face à notre présent. Chaque image porte ainsi une charge émotionnelle qui évolue. Le contexte dans lequel nous la regardons, autrement dit, notre propre parcours de vie, modifie ce que nous ressentons lorsque nous la redécouvrons. La même étude montre que, parmi les 18 à 24 ans, près des trois quarts (73 %) déclarent éviter volontairement certaines photos, contre seulement 29 % des personnes de plus de 55 ans. Une chose mérite d’être soulignée : pour éviter une photo, il faut déjà savoir qu’elle existe et se souvenir de ce qu’elle contient. Les photos que nous évitons sont donc, paradoxalement, plus présentes dans notre mémoire que celles auxquelles nous ne pensons jamais, parce que nous les avons tout simplement oublié. L’évitement est une preuve d’existence. Les véritables photos oubliées sont celles dont nous ne nous souvenons même plus après avoir appuyé sur le déclencheur, celles qui ont pratiquement cessé d’exister dans notre mémoire. Ce constat soulève une question difficile que le rapport effleure sans jamais la formuler explicitement : comment organiser une sélection en fonction de l’émotion ? Et plus difficile encore : comment le faire lorsque cette émotion change au fil du temps ?

Organiser la charge émotionnelle

Tous les outils de gestion de photos créés jusqu’à présent classent les images selon les visages, les lieux, les dates ou leur qualité esthétique. Pourtant, la véritable variable est la charge émotionnelle, et cette charge n’est jamais stable. Les logiciels travaillent à partir de repères fixes, alors que l’émotion est une variable mouvante. Une organisation statique suppose que le sens d’une photographie est figé au moment même où elle est prise. Si l’émotion évolue, alors une archive classée une fois pour toutes dans une catégorie est déjà obsolète lorsqu’on la consulte à nouveau. Le véritable défi consiste à réévaluer continuellement ces images. Or personne n’a envie de passer en revue vingt mille photos. C’est précisément cette charge que les archives numériques étaient censées nous épargner. Les outils promettent de supprimer le travail de la mémoire. Pourtant, c’est ce travail même qui maintient une archive vivante. L’IA est structurellement inadaptée pour cela. La reconnaissance faciale, les albums intelligents ou la réapparition de souvenirs du type « Ce jour-là » partent tous du principe que la fréquence, le caractère récent et la qualité esthétique se rapprochent de l’importance émotionnelle.. Ce n’est pas le cas. La photo de votre ancien conjoint le jour de votre mariage obtient un excellent score sur tous les critères techniques, alors qu’elle est précisément celle que vous ne supportez plus de voir. À l’inverse, une photo floue des mains de votre mère prise un an avant son décès obtiendra un score faible, alors qu’elle est peut-être la plus précieuse de toutes. La machine lit un fichier, l’être humain relit sa propre vie.

Les émotions dans nos archives photos. © Popsa

Les émotions dans nos archives photos. © Popsa

Peut-être que les photos que nous évitons constituent justement un signal que personne ne mesure correctement. Toutes les applications photo enregistrent ce que nous ouvrons, partageons ou ajoutons à nos favoris. En revanche, aucune ne s’intéresse aux images que nous faisons défiler rapidement, à celles que nous balayons immédiatement ou à celles qui nous poussent à fermer l’application. Nous enregistrons les préférences positives, mais ignorons les réactions négatives. Pourtant, ce geste d’évitement contient parfois davantage d’informations sur la charge émotionnelle qu’un simple « j’aime ». Un système capable d’apprendre à partir de ces comportements pourrait construire une véritable cartographie émotionnelle de nos archives. Il devrait cependant accepter de représenter autant la douleur que la joie, et peu de produits destinés au grand public souhaitent assumer cette réalité. Autrefois, l’oubli faisait naturellement partie du système. Les archives physiques oubliaient pour nous. Les tirages se décoloraient, les albums se perdaient lors des déménagements, les négatifs finissaient à la poubelle. Cette disparition progressive des objets suivait, d’une certaine manière, l’érosion naturelle des émotions. La boîte à chaussures rangée au fond d’un placard constituait déjà un système de tri : la poussière et le temps faisaient le travail. Le numérique a supprimé cette usure sans la remplacer par une nouvelle fonction. Nous conservons tout, mais nous ne classons rien, les écarts émotionnels s’accumulent sans jamais se résorber. Une première solution séduisante consisterait à programmer l’oubli. Un système pourrait masquer ou archiver discrètement les photos avec lesquelles nous n’avons plus interagi depuis plusieurs années, en considérant que ce silence constitue une information pertinente. Mais cette approche se heurte aux photos dont nous avions simplement oublié l’existence : un cousin aperçu lors d’un mariage, un café pris à Lisbonne, l’enfant d’un ami photographié à trois ans. Lorsqu’elles réapparaissent, elles ravivent immédiatement quelque chose. La redécouverte devient alors elle-même une émotion. Le silence ne signifie pas nécessairement l’absence d’intérêt, il peut simplement révéler que nous ignorions ce que contenait notre propre archive.

Une autre idée serait de relier les archives photographiques à notre vie numérique : nos réseaux sociaux, nos interactions, notre famille, notre carrière, notre santé. Un tel système pourrait presque parfaitement organiser les images selon leur charge émotionnelle. Les questions de confidentialité sont évidentes. Mais un problème plus profond subsiste : les réseaux sociaux ne racontent pas nos vies, ils mettent en scène une version de celles-ci. Un système fondé sur ces données classerait les performances sociales, pas les souvenirs. La réponse réside peut-être dans la redécouverte. Des systèmes qui font remonter des photos au hasard, interrogent l’utilisateur et lui permettent de décider, à cet instant précis, de la valeur actuelle de cette image. Au lieu d’un simple bouton « J’aime », il faudrait un éventail de réponses émotionnelles plus nuancées, car aucun d’entre nous n’est binaire. Une photo d’un ancien conjoint suscitant une réaction négative pourrait entraîner la mise en veille de toutes les images associées à cette personne pendant un certain temps. Puis, périodiquement, quelques clichés réapparaîtraient afin de vérifier si ces émotions ont évolué et si ces souvenirs peuvent retrouver leur place dans notre mémoire. La réponse la plus honnête est peut-être que nous ne pouvons pas organiser définitivement des archives selon des émotions qui évoluent sans cesse. Nous pouvons seulement concevoir des systèmes qui accompagnent cette évolution : des interfaces qui changent avec les années, des archives qui interrogent au lieu de présumer, avec lesquelles nous dialoguons plutôt que de simples dossiers que nous classons une fois pour toutes. Les outils actuels ressemblent davantage à des classeurs qui prétendent être la mémoire. Pourtant, la mémoire est un processus, pas un dossier.

Source : Popsa, The Memory Economy: 2026 Global Trend Report. Enquête menée par Censuswide auprès de 8 000 consommateurs aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France et en Allemagne, février 2026.

 

Paul Melcher
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