
Vue aérienne d’un porte-avions iranien démontrant une technologie de manipulation, avec des ombres mises en évidence indiquant d’éventuelles erreurs ou manipulations.
Fin février et mars 2026, au cours de la guerre opposant l’Iran à la coalition américano-israélienne, une série d’images créditées Salampix à circuler dans la presse. Elles étaient fausses ! Paul Melcher décrit dans cet article la chaine de responsabilité qui permet à la Presse de publier des photos authentiques sauf qu’il peut y avoir une faille…
La guerre comprime tout, vérité comprise. Dès que le premier missile touche sa cible, la demande d’images s’emballe quand l’offre, elle, se raréfie. Les photographes ne peuvent être partout à la fois, et les endroits les plus médiatiques sont aussi les plus difficiles, les plus dangereux d’accès. Les rédactions ont besoin de clichés en quelques minutes, pas en quelques heures. Dans cet écart entre une demande forte et une offre contrainte, les circuits qui vérifient ordinairement une image se desserrent en silence. Il n’y a simplement pas le temps. La première image crédible qui parvient au bureau du photo‑éditeur est, le plus souvent, celle qui paraît.
Pour comprendre comment un faux se glisse dans les mailles, il faut suivre le chemin qu’emprunte réellement une image de presse. Un photographe la prend. Une agence la réceptionne, la légende, la transmet. Souvent, une deuxième agence, opérant dans un autre territoire, la récupère auprès de la première dans le cadre d’un accord de partenariat et la redistribue sur son propre marché. Un éditeur de presse l’acquiert sous licence et la publie. Elle parvient enfin au lecteur. Parfois, le photographe en tête de cette chaîne est remplacé par ce que le métier appelle une « récup » : une image acquise auprès d’un tiers, un amateur, un compte sur les réseaux sociaux, une capture d’écran, une institution, une ONG, un service de communication gouvernemental.
À chacun de ces passages de relais, une étape de vérification est censée avoir lieu. Deux questions, en réalité :
Est‑ce que cette image est authentique et non modifiée ?Montre‑t‑elle bien ce qu’elle prétend montrer ?
Aucune agence ne peut y répondre pour chaque image, en temps réel. L’agence nationale néerlandaise ANP (Algemeen Nederlands Persbureau), par exemple, traite quelque 60 000 images par jour en provena nce de 129 agences partenaires, un volume qui exclut toute vérification manuelle à chaque maillon.
À cette échelle, les agences ont adopté un dispositif plus rationnel : elles valident la source une fois, en amont. Elles tissent des réseaux de photographes de confiance, de stringers et d’agences partenaires à travers le monde ; une fois qu’une source a franchi ce seuil, tout ce qui en provient est réputé vérifié. Le contrôle se fait à la porte, non sur chaque image qui passe ensuite. Sous la pression du fil d’actualité en continu, ce système est d’une redoutable efficacité : il permet à une image de circuler à la vitesse qu’exige l’événement.
Sur le papier, il est même presque infaillible, précisément parce que la responsabilité ne repose sur aucun maillon isolé. Elle est distribuée sur l’ensemble de la filière. Le photographe se porte garant de l’image. La première agence, du photographe. La seconde, de la première. L’organe de presse, de l’agence. Chaque maillon est censé vérifier avant de passer le relais. Pour qu’un faux atteigne le lecteur, il lui faudrait déjouer chaque point de contrôle dans l’ordre. Dans 99,9 % des cas, c’est exactement ce qui se produit.
La chaîne tient. Jusqu’à ce qu’elle cède…
Fin février et en mars 2026, au cours de la guerre opposant l’Iran à la coalition américano‑israélienne, une série d’images commence à circuler dans la presse allemande : un porte‑avions iranien photographié depuis les airs, une explosion dans une rue de Téhéran, un portrait du Guide suprême Ali Khamenei aux côtés de son fils Mojtaba. Leur parcours est d’une orthodoxie parfaite. Elles proviennent d’une agence iranienne, Salampix, transitent par la grande agence française Abaca Press, s’intègrent aux bases de données de DPA Picture Alliance, DDP et Imago, avant de paraître dans Der Spiegel, la Süddeutsche Zeitung, Stern, et sur les antennes de RTL, ARD ou ZDF. Chaque maillon est réel. Chaque institution a fait, à peu de choses près, ce qu’elle était censée faire. En Allemagne, ce dispositif a même un nom officiel et un statut juridique : l’Agenturprivileg — le « privilège d’agence » — le principe en vertu duquel les éditeurs peuvent s’en remettre aux agences de presse reconnues sans authentifier chaque image par leurs propres moyens.
Ces images n’étaient pas authentiques. Plusieurs avaient été générées ou manipulées, certaines par intelligence artificielle ; une image d’explosion portait les traces numériques d’un outil de génération par IA. Un photographe iranien a ultérieurement reconnu avoir introduit dans le flux de l’agence des images provenant d’une plateforme gérée par les Gardiens de la Révolution iranienne, sans le signaler. La vérification supposée s’effectuer en amont avait bien eu lieu : SalamPix était une source connue, déjà intégrée au réseau. Mais la porte avait été maintenue ouverte de l’intérieur. La source elle‑même compromise, la grande efficacité de la chaîne s’est retournée contre elle. Chaque maillon en aval a fait confiance au précédent, exactement comme prévu, et a propagé les faux dans son sillage.
C’est de l’intérieur du réseau qu’est venue la rupture. Un signalement de l’agence belge Belga jette le doute sur les contenus de SalamPix. ANP, cette même agence traitant 60 000 images par jour, conduit ses propres vérifications, métadonnées, analyses forensiques, détecte de multiples anomalies et bloque l’intégralité du fournisseur : quelque mille images, en une seule décision. ANP alerte la chaîne néerlandaise RTL Nieuws, qui retire les images incriminées de sa couverture du conflit. L’onde de choc se propage. Der Spiegel mandate la société d’analyse forensique allemande Neuramancer, qui classe trois des cinq images suspectes comme probablement générées par IA et relève des traces de l’outil Flux 2 dans une quatrième. Des faux ont circulé, puis ils ont été détectés, nommés, retirés, par la même filière qui les avait véhiculés. C’est là un point essentiel pour tout ce qui suit.
Avant l’intelligence artificielle, SalamPix n’est pas un accident isolé.
Brian Walski fusionne deux images en une pour la une du Los Angeles Times en 2003 ; il est licencié en moins d’une journée. Adnan Hajj densifie numériquement la fumée au‑dessus de Beyrouth en 2006 ; Reuters retire l’ensemble de ses 920 photographies et rompt tout contrat avec lui. Et dès 2008, les Gardiens de la Révolution iraniens introduisaient déjà une photo de missile retouchée — une quatrième roquette ajoutée pour dissimuler un raté — dans les circuits d’Agence France‑Presse, avant que le New York Times ne la démonte en moins d’une journée. Même source, même procédé, dix‑huit ans avant SalamPix. La chaîne a toujours présenté des failles. Elle s’est aussi, presque toujours, corrigée d’elle‑même.
La publication accidentelle d’un faux n’est plus une anomalie, et le phénomène ne cesse de s’amplifier. SalamPix constitue, en un sens, un cas à part : une défaillance côté agence, dans un secteur où les agences s’avèrent être le maillon le plus fiable de la filière. Les portes par lesquelles passent la majorité des faux se trouvent ailleurs. C’est précisément pour cela que cette affaire est instructive : si la chaîne peut céder là où elle est la plus solide, la question de la responsabilité devient incontournable.
La leçon qui s’impose est que la filière a besoin d’une vérification plus rapide, plus rigoureuse : un dispositif permettant de poser la question « Cette image est‑elle authentique ? » à la vitesse d’une machine, à chaque passage de relais, sans ralentir la diffusion. Nous en avons esquissé ailleurs une version reposant sur des agents automatisés. Ce n’est pas, cependant, la direction qu’a prise actuellement l’ensemble du secteur.
En Allemagne, certains magazines auraient commencé à exiger de leurs agences fournisseuses qu’elles signent des lettres d’engagement acceptant l’entière responsabilité si un faux venait à passer. En apparence, c’est de la responsabilisation. En pratique, c’est tout autre chose : l’éditeur, dernier maillon de la chaîne, reporte sur le fournisseur une responsabilité dont il devrait assumer sa part. Il demande, de surcroît, aux agences de garantir la protection même que l’Agenturprivileg accordait précisément aux éditeurs.
L’ironie est cruelle : ceux qui exigent des garanties sont ceux‑là mêmes qui publient les faux. Une étude de 2026 conduite par le professeur Lars Bauernschmitt de la Hochschule Hannover, qui a dirigé l’agence photo VISUM pendant quinze ans avant de présider l’association des fournisseurs d’images allemands, a interrogé 534 professionnels du secteur. Résultat : 23,6 % des organes de presse ont involontairement publié des contenus générés par IA, contre 18,6 % l’année précédente.
L’injustice est plus profonde encore. La même étude révèle que les deux extrémités de la chaîne évoluent désormais en sens contraire. Plus de la moitié des organes de presse — 56,6 %, contre 46,2 % un an auparavant — prévoient de recourir délibérément à des images ou vidéos générées par IA ; les deux tiers en publient déjà. Les photographes et les agences font le chemin inverse. Parmi les douze agences allemandes ayant dévoilé leur catalogue, deux seulement proposent des images par IA, lesquelles représentent au total 0,015 % de leurs fonds. Plus de 90 % des photographes et des agences refusent que leurs œuvres servent à l’entraînement de modèles d’IA. La « fracture profonde » que relève l’étude traverse la filière de part en part : d’un côté, les éditeurs qui se précipitent vers le déluge synthétique ; de l’autre, les fournisseurs qui garantissent l’image vérifiée, ancrée dans le réel, et qui s’en détournent. Ce qui fait de la lettre de responsabilité non seulement une injustice, mais une erreur d’adresse : elle demande au maillon le plus fiable de répondre d’un problème d’IA que l’éditeur est le premier à embrasser.
C’est précisément pourquoi l’ancien dispositif de responsabilité partagée mérite d’être défendu. Lorsque la responsabilité est répartie sur l’ensemble de la filière, chaque maillon a une raison de vérifier, et aucune partie ne porte seule un fardeau qu’elle ne saurait assumer. Concentrer la responsabilité sur une seule entité ne rend pas le système plus honnête. Mais plus fragile, oui. Une partie se retrouve simplement davantage exposée, tandis que toutes les autres perdent toute incitation à regarder de près. C’est le modèle distribué qui fait tenir les 99 % restants.
La réponse serait peut‑être de cesser de faire confiance aux personnes pour commencer à faire confiance aux signaux. C’est la promesse du C2PA et des content credentials : un enregistrement cryptographique lisible par machine, attaché au fichier lui‑même, attestant de l’origine d’une image et de toutes les transformations qui lui ont été apportées. Plus de poignées de main, plus de réseaux de confiance, rien que des mathématiques.
C’est une avancée réelle, mais partielle. D’une part, le dispositif n’est opérant que s’il est généralisé, intégré dès la prise de vue, préservé à chaque étape de traitement, lu sur chaque plateforme de diffusion. Nous en sommes encore à des années. Et bon nombre des plateformes où les images circulent réellement effacent ces métadonnées à l’importation. L’analogie avec la conduite autonome s’impose : nous ne sommes pas encore au stade de l’assistance à la conduite, encore moins à celui de l’autonomie complète. D’autre part, même un système pleinement déployé ne résoudrait pas la question que SalamPix a posée. Une attestation cryptographique peut prouver qu’une image provient d’un appareil ou d’une source donnée. Elle ne peut établir que la scène enregistrée était réelle, ni que la légende est exacte. Une photographie impeccablement certifiée d’une mise en scène reste un mensonge, muni d’un certificat valide. Il faut, à un moment ou à un autre, continuer à faire confiance aux humains.
Il y a aussi un coût plus silencieux. Un monde qui ne reconnaît que les images accréditées est un monde qui commence à écarter toutes celles qui ne le sont pas, soit l’intégralité du patrimoine photographique existant : les archives historiques, les images captées sur des appareils qui ne porteront jamais d’attestation numérique. Faire de l’accréditation le seul critère d’admission, c’est bloquer les faux, certes, mais aussi une part immense de l’histoire visuelle réelle et irremplaçable.
Ce qui nous laisse dans une position moins commode qu’une réponse technique, et sans doute plus proche de la vérité. Il faudra peut‑être se résoudre à admettre que les circuits de confiance sont imparfaits, que la responsabilité se gère mieux partagée que concentrée sur l’entité la plus accessible, et qu’aucun système n’interceptera chaque faux avant sa publication. D’autant que l’authenticité acquiert désormais une valeur marchande propre : là où le réel a un prix, il existe une incitation à faire mieux fonctionner la filière qui le garantit. C’est peut‑être là que réside la réponse.
En attendant, voici ce que l’affaire SalamPix nous laisse en partage : nous avons fini par le savoir. Les images ont été exposées, retracées, retirées. Le système a fonctionné, non dans la prévention, sur laquelle tous les regards se fixent, mais dans la correction, après publication. C’est une garantie plus fragile que ce que l’on souhaiterait. C’est peut‑être aussi la plus réaliste dont on dispose.
Cet article a été publié en anglais dans Kaptur
