Le photographe s’est rendu à plusieurs reprises dans un des pays les plus fermés au monde où, malgré le poids de la dictature et bien que soumis à un contrôle strict, il a pu réaliser des portraits des habitants. A voir au Musée des Confluences, Lyon, jusqu’au 2 janvier 2028

Des étudiantes dans le premier cinéma 3D, Pyongyang. Photo: Stéphan Gladieu / Courtesy School Gallery Paris
Le Musée des Confluences de Lyon présente les images de Stéphan Gladieu réalisées en Corée du Nord à l’occasion de plusieurs séjours. L’auteur raconte qu’il a toujours été attiré par les endroits difficiles d’accès et avoir été depuis longtemps fasciné par la Corée du Nord, essayant sans succès d’y pénétrer pendant une quinzaine d’années. Une rencontre avec des représentant de ce pays lui permettra d’obtenir enfin l’autorisation de s’y rendre mais il sera très étroitement surveillé pendant ses séjours.
« Imposer le portrait était un premier défi, mais le procédé photographique que j’ai choisi a dû les rassurer, puisque travailler de façon statique leur donnait certainement la sensation de contrôler la situation. Le lien qu’ils ont avec la perfection, avec le côté abouti des choses, le contrôle qu’ils souhaitent avoir sur la vie mais aussi l’esthétisme général de leur environnement les poussent à vivre dans une société qui est totalement théâtralisée. »
Alors plutôt que de chercher vainement à contourner la contrainte, Stephan Gladieu a choisi d’en tirer habilement profit. Il a fait poser des individus choisis de manière aléatoire, photographiés de manière frontale, devant des environnements de la vie de tous les jours. Ce sont des mises en scène reflets d’une société très codifiée, reprenant les codes de la propagande pour mieux créer un espace de liberté créatif en surjouant une réalité quotidienne très rigide. La scénographie de l’exposition s’inspire de l’architecture socialiste de Pyongyang. La disposition des cimaises évoque l’ordonnancement rigoureux des immeubles, leur verticalité et la répétition caractéristique des façades. Vingt-neuf photographies de format sont présentées selon un accrochage linéaire et, au centre de l’espace, huit dispositifs recto-verso accueillent des photographies grands format, portraits à échelle humaine, accompagnés de récits par le photographe qui revient sur les conditions de prise de vue et livre le récit de chaque image.

Un couple marié au zoo central, Pyongyang. Photo: Stéphan Gladieu / Courtesy School Gallery Paris
Un couple marié au zoo central
« Cette photographie est une des premières que j’ai réalisées. Elle représente le moment où j’ai mis en place l’ensemble des paramètres du procédé photographique – cette image iconique que je vais appliquer tout au long des voyages et de la série en Corée du Nord. À savoir un portrait frontal, regard face objectif, en pied, coloré, facilement lisible et qui va me permettre de créer le seul espace de liberté que je vais avoir au cours de ces voyages, c’est-à-dire associer l’arrière-plan au portrait, en jouant parfois sur les codes de la propagande. Le premier jour, on m’a conduit dans un lieu qui va donner le ton de tout mon séjour : un zoo, c’est-à-dire un endroit où l’on met en scène des animaux. Je vois un parallèle avec cette Corée du Nord qui vit dans une gigantesque théâtralisation, avec cette volonté de contrôle, de maîtrise de l’espace, de l’apparence, essayant de tendre vers une certaine perfection, une fierté qui finit par se confondre aux fins politiques. Ce couple avec cet enfant passe à côté des manchots. C’est moi qui vais les arrêter, leur demander s’ils acceptent d’être photographiés. J’indique simplement une marque au sol. Je les laisse s’installer, en prenant le temps de positionner mes flashs. Ce que j’aime beaucoup dans cette photographie, c’est le contraste fort qu’il y a entre l’homme et la femme. Lui, extrêmement rigide, qui ne sourit pas. Il affiche cette attitude hautaine de fierté nationaliste, qui pour eux est supérieure au sourire occidental. Son expression est renforcée par le port de son costume en vinalon, textile tissé à partir de fils de charbon qu’ils ont développé pour pallier l’embargo du coton. Elle, en revanche, on pourrait la croiser en France, en Europe ou ailleurs en Asie. Elle ne sourit pas non plus, mais il y a ce contraste vestimentaire marqué par la couleur, tranchant sur la monochromie habituelle. Finalement, les plus décontractés sur la photographie, ce sont sans doute les deux manchots. »

Des jeunes femmes à l’entraînement au stand de tir, Pyongyang. Photo: Stéphan Gladieu / Courtesy School Gallery Paris
Des jeunes femmes à l’entraînement au stand de tir
« Pour ce travail en Corée du Nord, j’ai essayé de me créer une bulle de liberté face à la contrainte maximale imposée, en pariant sur le fait que nous n’avions pas de référents communs. Ainsi, nous n’allions jamais voir la même chose dans les portraits que je réalisais. Les Nord-Coréens, hommes et femmes, font sept ans d’armée et les stands de tir sont très fréquentés. Il m’aura fallu trois ans pour obtenir l’autorisation d’accéder à celui-ci. Je repère deux hommes à l’intérieur mais on me refuse l’autorisation de faire leur portrait car ce sont des militaires. C’est le deuxième refus de la journée. Je sors alors en leur tournant le dos, montrant un certain mécontentement. Ils reviennent et me proposent de photographier deux hôtesses qui travaillent ici et tirent quotidiennement. Elles se présentent avec deux coffrets en bois contenant chacun un révolver. J’avais repéré ce fond auparavant qui me paraissait trop caricatural mais qui, en l’associant à ces deux jeunes femmes, pouvait créer une image assez forte. Un peu anxieux de leur possible réaction, je vais positionner la première jeune femme – à gauche sur l’image – qui va tenir d’elle-même son pistolet ainsi. Je demande donc à la seconde de prendre la pose en miroir. Je réalise cette photographie très rapidement. Et comme à chaque fois, je leur montre le résultat de la prise de vue à l’arrière de mon appareil. Je ne sais pas pourquoi, mais, je leur dis : « On dirait des James Bond girls. » Mais personne ne réagit. Je demande à mon guide et interprète : « Jong, tu ne traduis pas ? – Je veux bien traduire, mais c’est quoi, James Bond girls ? » Le fait de ne pas partager de référents communs a pour conséquence que nous n’avons pas du tout la même lecture des photographies. Finalement, je ne sais pas ce qu’eux voient véritablement dans ces photographies. Et en refusant la prise de vue la plus simple, ils me poussent à faire une image que je n’aurais jamais osé faire en Corée du Nord, une sorte de parodie nord-américaine. »

Un homme en consultation à l’hôpital ophtalmologique, Pyongyang. Photo: Stéphan Gladieu / Courtesy School Gallery Paris
Un homme en consultation à l’hôpital ophtalmologique
« Pendant ce voyage, j’ai été continuellement accompagné par deux personnes plus un chauffeur. J’avais donc une marge de manœuvre extrêmement limitée. La veille au soir on m’annonçait où j’allais aller le lendemain, dans un hôpital, une usine ou un parc, mais sans avoir plus de détails. Tout cela était assez flou et le lendemain matin, j’étais conduit dans le lieu qu’ils avaient prévu et tout était extrêmement préparé. Lorsque j’arrive à l’hôpital d’ophtalmologie, je m’attends, comme pour tous les autres lieux, à faire d’abord un premier tour de repérage, pour choisir à la fois les personnes que je vais photographier et les lieux. Mais cette prise de vue va se dérouler dans des conditions différentes. Je me retrouve à suivre mes guides, qui ont bien sûr l’autorisation de la direction de l’hôpital, et je constate très vite qu’ils pénètrent dans les salles de soins, sans frapper. Ils ouvrent directement la porte et rentrent dans un, deux, trois boxes, à la surprise générale des occupants. Je trouve cela très bizarre. Je fais une pause et demande si je peux retourner à la voiture chercher mon matériel. Je reviens avec mes éclairages et le box suivant s’ouvre sur cette scène d’examen de la vue. Le patient est assis ainsi et la jeune femme n’est pas très loin de sa position sur la photographie. Je les salue, leur demande leur accord et de ne pas bouger le temps que j’installe mes flashs. Je fige cette scène très rapidement, en moins de cinq minutes. C’est une des prises de vue les plus simples que j’ai réalisées. Il y a un côté troublant et surréaliste quand vous surgissez, comme ça, dans la vie quotidienne des gens, avec tout ce contexte, dictatorial, dogmatique, qui donne le droit à mes guides de pénétrer dans un moment très privé, intime. En fait, tout au long de ce voyage, les photographies les plus compliquées ont été les plus simples à réaliser et inversement. »

Une paysanne d’une ferme collective, Sariwon. Photo: Stéphan Gladieu / Courtesy School Gallery Paris
Une paysanne d’une ferme collective
« Ce portrait d’une Nord-Coréenne dans la rizière reprend tous les codes de la propagande communiste, ceux de la travailleuse. Il est aussi emblématique du travail que j’ai réalisé en jouant justement avec ces codes, les couleurs et la construction de l’image. Lorsque j’arrive dans cette ferme collective, au sud de Pyongyang, avec mes guides, je réalise qu’il n’y a quasiment que des femmes dans les rizières, dirigées par des hommes. Une partie d’entre elles est habillée de façon un peu étrange, tranchant avec l’environnement paysan d’une ferme collective. Je comprends qu’elles viennent de la ville. En effet, tous les Nord-Coréens donnent une journée par semaine dédiée aux travaux collectifs et peuvent être amenés à la campagne pour des récoltes ou travailler dans le bâtiment, être affectés au nettoyage des rues ou des immeubles en ville. Je sors mes flashs, je marche un moment pour voir ce que je peux photographier et j’aperçois cette femme qui est assez loin. Je décide d’y aller directement, sans parler à mes guides, en pensant qu’ils me suivraient, comme d’habitude. Mais nous évoluons dans un univers boueux, terreux. Portant pantalon et chaussures de ville, ils vont rester plantés là, au bord de la rizière, à ne pas vouloir me suivre, en bons citadins. Je m’approche de cette femme, en train de couper le riz. Et sans pouvoir communiquer avec elle, je ne parle pas coréen, je lui fais comprendre, simplement avec des gestes, que je souhaite réaliser son portrait. Elle reste un peu figée, sans dire non. Elle regarde simplement la réaction de mes guides derrière moi, qui ne bougent pas. Et puis d’un coup, son regard revient sur moi, avec un peu d’indécision et en même temps, une posture assez fière. J’ai un peu l’impression d’être comme ce photographe américain, Edward Sheriff Curtis, qui photographie pour la première fois les Indiens, en me retrouvant face à des gens qui, pour la première fois de leur vie, vont être photographiés seuls dans le cadre de leur travail. »

Centre commercial Kwangbok, Pyongyang. Photo: Stéphan Gladieu / Courtesy School Gallery Paris
Un employé fait ses courses au centre commercial Kwangbok
« Lorsque j’ai commencé à travailler sur la Corée du Nord, la difficulté était de savoir dans quel lieu je pouvais demander d’aller. Il n’y pas de document disponible, même sur internet, pour savoir ce que produisent les Nord-Coréens. Je leur ai donc simplement demandé que l’on me présente des exemples de chacun des différents secteurs économiques ; primaire, secondaire, tertiaire. Et quand j’ai commencé à montrer de l’intérêt pour les grands magasins, la situation s’est nettement tendue, pour des raisons que je comprendrai plus tard. Le supermarché que j’avais choisi m’a été refusé pour des raisons que j’ignore. Peut-être n’était-il pas suffisamment moderne à leurs yeux. Ils m’ont donc emmené dans un supermarché au sud de Pyongyang, plus récent, qui s’élève sur trois niveaux : un rez-de-chaussée pour l’alimentation, un étage pour les vêtements – en sachant que la mode n’existe pas et que les vêtements sont uniformes – et un étage pour l’ameublement. Une fois à l’intérieur, je fais un repérage. À l’étage de l’alimentation, il n’y a que des produits secs, quelques produits congelés, pas de produits frais et des murs de bouteilles de sodas au rangement surréaliste. Je suis attiré par ce rayon très coloré, très brillant. Cette image est très emblématique de cette volonté nord-coréenne de contrôle absolu, d’être dans une forme de perfection, de considérer les choses comme belles et montrables car parfaitement finalisées. Plusieurs fois, on m’a dit : « Votre décor est très beau : quel boulot ! » Mais non, il s’agit bien d’une image réelle. Il y a ce côté surréaliste qui nous fait un peu penser à un univers de publicité américaine. Et cet homme, encore une fois, avec son costume en vinalon, dans cette posture rigide et fière, avec cette expression troublante pour un portraitiste : son regard est vide, sans aucune interaction. Il ne se passe strictement rien. Peut-être pour la première fois de ma carrière, je suis confronté à ce vide, d’une façon aussi intense. »
Corée du Nord, Stéphan Gladieu, Musée des Confluences, Lyon, jusqu’au 02 janvier 2028
- Stéphan Gladieu
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