
Israël 2004. Photo: Alain Keler / MYOP
Avant qu’Alain Keler ne se rende au vernissage de son exposition rétrospectie en Arles, Gilles Courtinat l’a rencontré pour cet entretien.
Quand tu as commencé, est-ce que tu pensais que ça durerait aussi longtemps ?
J’étais relativement jeune quand j’ai commencé et je ne savais pas ce que j’allais faire. J’étais déjà passionné de photo et de voyages, mais je n’ai jamais pensé une seule fois en termes de durée. Je ne savais même pas si ça allait marcher, si j’allais devenir photographe. C’est devenu plus sérieux quand je suis rentré à Sygma parce que là, je rentrais dans un univers photographique professionnel, ce qui n’était pas le cas avant. A Sygma, je n’arrêtais pas de bouger, j’étais assez libre et disponible et puis on gagnait pas mal d’argent. J’ai bien aimé voyager pendant huit à neuf mois par an, mes copines moins…
Qu’est-ce que tu voudrais qu’on retienne de ton travail ?
C’est difficile de répondre, mais je dirais que ce sont quelques photos qui me suivent, qui m’accompagnent, qui correspondent à des moments, à des événements que j’ai appréciés ou pas. Par exemple, il y a une photo que j’aime beaucoup faite à Jérusalem lors d’une réunion d’anciens déportés. J’ai fait très peu de photos ce jour-là. Ils sourient et montrent les numéros tatoués sur leurs bras. Le fait qu’ils sourient, c’est assez extraordinaire. J’aime bien cette image qui correspond à mon parcours familial.
Une autre image, toujours en Israël, mais ce sont des Palestiniens dans une voiture. Je voulais photographier le mur qui était en construction. J’étais en voiture et en passant devant un arrêt de bus, j’ai vu deux petits vieux qui attendaient, des Palestiniens que j’ai fait monter derrière avec moi. Là, je les vois dans le rétroviseur et devant, il y a l’étendue rocailleuse, le mur en construction du mur et des arbres. C’est une photo très simple, toute l’histoire d’Israël et la Palestine.
Mais s’il y avait un travail à retenir également, c’est ce que j’ai fait en Amérique latine à mes débuts. C’est mon premier travail, on m’envoie en Amérique du Sud, dans plusieurs pays, pour illustrer des livres de langue d’un éditeur new-yorkais. J’ai vraiment fait les photos que je voulais faire, travaillé de la manière que je voulais, c’est-à-dire avec des optiques de 35 mm et 50 mm.
On peut dire qu’avec ces travaux en Amérique latine, naît ton style ?
Ça a commencé un peu avant, mais ça s’est développé en Amérique latine. Avant, quand plus jeune, j’ai fait un tour du monde, où j’ai pu commencer à expérimenter un style influencé par Cartier-Bresson. Je travaillais déjà dans cet état d’esprit quand j’ai commencé à travailler en agence, même si on te demande de faire du téléobjectif, de la couleur, du grand-angle, des largeurs, des hauteurs, etc. Mais j’avais toujours avec moi un Leica équipé en noir et blanc et je faisais mes photos qui étaient différentes.
Il y a eu des rencontres déterminantes dans ta carrière ?
Quand je suis allé en Amérique latine, je ne travaillais pas pour les journaux à l’époque, mais ça m’a permis de rencontrer des gens qui étaient dans le milieu du photojournalisme : Alain Nogues, David Burnett, Chas Gerretsen, celui qui a fait la fameuse photo de Pinochet avec ses lunettes de soleil, entouré d’autres officiers, après le coup d’Etat au Chili. Ils m’ont donné des conseils, des trucs du métier, des choses simples mais bien utiles. Et puis j’avais rencontré Eliane et Jean-Pierre Laffont à New York qui représentaient d’abord Gamma et ensuite Sygma. Ils m’ont accueilli très chaleureusement et eux aussi m’ont donné de bons conseils.
Est-ce qu’il y a un sujet que tu voulais ou voudrais faire, mais que tu n’as pas pu réaliser ?
Quand j’étais encore chez Sygma, j’avais commencé à travailler sur le blues dans le Mississippi. Je suis parti à Memphis où il y avait un festival qui m’aurait permis de rencontrer plein de gens. Mais arrivé à New York, on m’a envoyé au Canada, où il y avait des dauphins coincés dans un fjord dont toute la presse parlait. Pas le genre d’histoire qui m’intéresse, mais j’y suis allé quand même, mais j’ai loupé le festival de blues. Je voulais faire un essai photographique, alors je suis resté sur place trois semaines avant de rentrer en France. J’aurais pu y retourner plus tard, mais l’élan était brisé.
Qu’est-ce qui t’a marqué de ton passage en agence ?
Une espèce de tournure d’esprit, des habitudes qu’il est très difficile d’abandonner. D’une certaine manière, tu es formaté. J’ai réussi à en sortir en faisant un travail personnel, mais est-ce que j’ai poussé assez loin la chose ? Comme certains photographes qui se donnent corps et âme à un travail, qui galèrent, n’ont pas d’argent, mais qui travaillent quand même et vont jusqu’au bout. Voilà, je me suis sans doute un peu embourgeoisé.
Est-ce qu’on peut dire que tu as fait un travail de mémoire avec ta photographie ?
Sur mon blog, il y a cette phrase : « Que reste-t-il de notre mémoire si ce n’est une photographie ? » Tout est dit.
Est-ce que tu es un photographe humaniste ?
Je pense que oui, j’aime les gens de toute manière, et la photographie m’a permis d’aller vers eux, moi qui étais un timide. J’aime vraiment les gens, mais les gens sympas. Dans ma vie de photographe, j’ai photographié des grands, des hommes politiques connus, j’en ai fait beaucoup, présidents, etc. Mais ce n’est pas très intéressant, quand tu réfléchis. Ils sont tous conditionnés, je préfère les gens dans la rue, chez eux, les gens qui sont modestes.
Tu as une relation très ouverte avec les jeunes générations de photographes. Qu’est-ce que tu penses de cette jeune génération qui marche aujourd’hui sur tes traces dans un contexte un compliqué ?
J’ai été invité en résidence à Deauville pour le festival Planches Contact avec de jeunes photographes qui faisaient des choses totalement différentes de ce que je pouvais faire. On vivait dans des lieux différents, mais souvent, on se retrouvait et c’était très convivial. J’étais vraiment en contact avec les dernières générations et j’ai beaucoup apprécié. Moi qui n’aime pas ceux qui se prennent la tête et se la jouent grands reporters, j’ai rencontré des gens qui faisaient des choses totalement différentes et qui étaient très gentils. On discutait, je regardais leur travail et eux le mien. Ils ont 30-35 ans maximum, la nouvelle génération que je côtoie aussi dans mon agence MYOP. Je pourrais être leur père voire leur grand-père. Des hommes et de femmes dont le boulot est intéressant, qui apprennent et s’engagent avec une nouvelle vision photographique. Ce n’est pas la vision que je pouvais avoir quand j’étais jeune ou même moins jeune. Ils font des trucs qui sont beaucoup peut-être plus personnels, plus intimes, et ils font des choses vraiment bien.
