Pour la première fois le métier de tireur photographique est reconnu comme savoir-faire d’exception dans le programme « Maîtres d’art-Élèves » initié par le ministère de la Culture en 1994.

« Il est où Toto ? ll est au noir ». Toto c’est Thomas Consani, tireur photo argentique noir et blanc depuis près de 40 ans. Le noir, c’est la chambre noire dans laquelle il oeuvre six heures par jour minimum en écoutant la radio, FIP ou TSF Jazz. Il travaille aussi en silence quand il veut se concentrer. Dans la pénombre éclairée par une loupiote rouge, il ne voit pas le temps passer, quand son ventre gargouille, il se rappelle qu’il est peut-être l’heure de déjeuner.

Thomas Consani baigne dans la photographie depuis sa naissance. Son père surnommé Nounours bien qu’il n’en ait pas l’apparence, un homme long et fin comme son fils, a débuté chez Picto comme arpète à l’âge de 14 ans, pris sous l’aile de Jules Steinmetz, tireur d’élite, ce dernier ayant été formé lui même par Pierre Gassmann, le fondateur de Picto en 1950.

Ami de Robert Capa, Henri-Cartier Bresson et de David Seymour, Pierre Gassmann a travaillé étroitement à ses débuts avec l’Agence Magnum  en contribuant à la qualité de leurs tirages. Les échanges entre Henri-Cartier Bresson et Pierre Gassmann sont vifs et drôles, le photographe considère que Gassmann est meilleur tireur que photographe quand Gassmann estime que HCB (pour les intimes) est meilleur photographe que tireur. Balle au centre.

Thomas Consani est photographe à ses heures mais modestement, face aux grands maîtres dont il tire les épreuves, il dit « je fais des photos ».

Voyage autour d’une chambre noire

À l’âge de 17 ans, Toto quitte le cursus scolaire classique et rêve de voyages autour du monde. Pour financer son projet, il travaille 2 mois chez le laboratoire Publimod où son père travaille. À l’issu de ce job, il se révèle doué, très motivé et on lui propose une embauche et une formation. Les expéditions lointaines ce sera pour plus tard, l’opportunité est trop belle.  Son père lui apprend le métier, certains trouvent que ce n’est pas une bonne idée, il va être trop dur ou trop indulgent. Mais non, il était juste dit-il. C’est le début d’un autre long voyage autour d’une chambre noire.

C’est une belle époque où en fin de journée, se croisent  Yvette Troispoux haute comme trois pommes, figure incontournable des vernissages photo , Helmut Newton qui gueule beaucoup, Guy le Querrec ou encore Edouard Boubat qui lit le journal du soir. Thomas Consani regrette de ne pas avoir filmé ou enregistré ces moments. Aujourd’hui avec le numérique, peu de photographes se déplacent au labo. Les fichiers sont envoyés par mail et les tirages expédiés par courrier postal. Le contact humain s’est amoindri.

Le tirage argentique nécessite une véritable collaboration du tireur avec le photographe: 60 % d’humain, 40 % de technique. Les images sont le reflet de ce que le photographe a dans le corps et dans le coeur. Dans un premier temps, Thomas Consini préfère ne pas voir les clichés mais plutôt les écouter, entendre la parole de leurs auteurs. Il éprouve le besoin de s’immerger dans leurs univers. Tout est affaire de dialogue et de rencontre. Si le photographe est mort, il va consulter des tirages de référence ou encore des livres si ils sont bien imprimés pour respecter au plus près sa volonté. Thomas Consani a accompagné les grands noms de la photographie, pour n’en citer que quelques uns, William Klein,Jane Evelyn Atwood, Jeanloup Sieff, Marc Riboud, Dominique Tarlé qui avait eu l’exclusivité de passer six mois dans l’intimité des Rolling Stones dans le sud de la France lors de l’enregistrement de l’album « Exile on main St » en 1971.

Sa passion est restée intacte. Il suffit d’un petit tour au labo noir et blanc pour  en avoir la preuve. Il faut observer la petite chorégraphie de ses mains lorsqu’il maquille le papier sous le faisceau lumineux de l’agrandisseur, ses gestes sûrs lorsqu’il le fait passer dans les bains successifs du révélateur, d’arrêt et du fixateur. Le métier demeure manuel de A à Z, le travail de la repique à l’aide d’un pinceau ressemble à celui d’un miniaturiste.

Aujourd’hui, il est temps de transmettre son savoir, penser à la relève. « Je n’ai pas l’intention de devenir l’Aznavour du tirage argentique. » raconte t-il.

De l’école EFET au labo de PICTO

 

Le jeune Alexandre Dias Lopes, formé à l’école EFET travaille depuis trois ans au département numérique de Picto. Photographe, il court les expos, s’intéresse à l’édition photo et manifeste depuis le début son intérêt pour le tirage argentique. Il est aussi capable de recevoir une critique sans prendre la mouche. Avec Toto, ils ont monté ensemble un dossier pour concourir au programme « Maîtres d’art- Élèves » initié par le Ministère de la Culture, il a pour vocation de préserver et de transmettre des savoir-faire rares, parfois menacés de disparition.  Des centaines de candidatures sont proposées, doreurs à l’or fin, fabricant de stucs, archetiers. Huit dossiers seront finalement retenus dont celui proposé par leurs soins.

Pendant deux ans, Alexandre pourra être formé , le ministère allouant une somme de 12 000 à 15 000 euros par an.  Ils pourra accéder à des formations complémentaires et échanger avec d’autres professionnels exerçant un métier d’art, héliograveurs par exemple, fabricants de papier et aussi intervenir auprès d’écoles, d’universités pour présenter sa profession. A l’issue de ces deux années , Thomas Consani sera labellisé Maître d’art.

D’après lui, il faut bien cinq ans d’apprentissage pour devenir un bon tireur. Le retour vers l’argentique n’est pas une mode mais une réalité, jeunes ou vieux reviennent vers la pratique. Les ventes de pellicules ou d’agrandisseurs sur les sites en ligne en sont témoin.

Place aux jeunes !

 

Isabelle Stassart
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