Ariel Albeiro Muñoz, 19 ans, ramasse des feuilles de coca dans les collines près de Pueblo Nuevo, Colombie. Il est payé environ deux fois plus que pour la récolte du café et rêve de s’acheter une moto. Les deux tiers de la cocaïne mondiale sont produits en Colombie. Photographie Mads Nissen

Deux expositions abordent le problème de la drogue sous des angles différents. Gaël Turine s’est rendu en Afrique de l’Ouest pour documenter les ravages causés par une drogue appelée kush. Mads Nissen, quant à lui, a remonté la chaîne de la cocaïne, des champs de coca jusqu’aux filières internationales.

Le reportage de Turine se déroule à Freetown et à Monrovia, pays où le kush, une drogue de synthèse peu chère et plus puissante que le fentanyl, y provoque une addiction extrêmement rapide, des atteintes physiques graves et a déjà tué des milliers de personnes. Silhouettes vacillantes, regards absents, corps amaigris ou couverts de plaies, cette drogue, apparue en Sierra Leone au milieu des années 2010 avant de se répandre au Liberia voisin, est devenue en quelques années une catastrophe sanitaire et sociale. Les images montrent une jeunesse ravagée, les lieux où elle survit plus qu’elle ne vit, quartiers pauvres, espaces urbains délaissés où les familles et les populations doivent désormais cohabiter avec cette nouvelle réalité. C’est frontal, violent, les corps racontent la dépendance d’individus devenus de véritables zombies. Ces images parlent  d’une société qui ne possède ni les moyens sanitaires, ni les structures sociales, ni les réponses politiques nécessaires pour absorber cette crise qui s’est développée à une vitesse vertigineuse. Le titre de l’expo, « Brisés par le kush », prend alors tout son sens. Brisés non seulement physiquement, mais brisés socialement, économiquement, psychologiquement dans un environnement sans avenir.

Même thématique pour Mads Nissen, mais une approche différente. Il a documenté l’économie de la cocaïne qui appartient à la même mondialisation qui transporte les capitaux et les marchandises, tout en interrogeant l’échec de la « guerre contre la drogue ». Ce n’est pas un reportage centré uniquement sur le narcotrafic, mais l’auscultation d’un système bien rodé qui brasse des sommes colossales ouvrant toutes les portes du possible. La cocaïne profite à plein d’un des principes de base du capitalisme : s’il y a demande, il doit y avoir offre. De la feuille de coca aux routes de la poudre, cette drogue vit un âge d’or. Nissen a refusé la facilité d’un récit uniquement spectaculaire pour élargir son propos. Il y a bien de la violence dans ses images, mais elle n’est jamais le seul sujet. Derrière chaque photographie apparaît une économie : celle de la pauvreté, de la corruption, de la demande occidentale et des masses d’argent qui circulent. La cocaïne n’est pas seulement produite en Colombie, elle est surtout désirée ailleurs. Cette poudre blanche, quasi virginale, est associée dans les pays consommateurs à la fête, au plaisir, à la réussite sociale. Mais cette blancheur cache une réalité faite de violence, de territoires abandonnés, de populations prises dans des économies clandestines et de destructions environnementales. Le reportage rappelle ainsi une évidence que nos sociétés occidentales préfèrent souvent oublier : la drogue que l’on consomme à des milliers de kilomètres de son lieu de production a bien un lourd coût humain. Depuis des décennies, nos sociétés tablent sur la répression et la « guerre contre la drogue ». Pourtant, cette stratégie ne fonctionne pas et la production de cocaïne demeure massive, pendant que la demande ne faiblit pas, loin de là. C’est tout l’intérêt de ce travail qui éclaire une question : à qui faire la guerre ?Aux producteurs, aux trafiquants, aux consommateurs ? Ou à un système économique mondial qui rend les choses possibles ?

 

Exposition « Brisés par le kush », Gaël Turine, Maison de la Catalinité

Exposition « Sangre Blanca », Mads Nissen, Couvent des Minimes

 

Gilles Courtinat
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