
Serge Assier à la Galerie du Vieux Bassin à Allauch avec son exposition « Vues sur Le Festival de Cannes » du 12 au 21 mai 2023.
Photographie Jean-Luc Lopez
sSerge Assier à la Galerie du Vieux Bassin à Allauch lors de son exposition « Vues sur Le Festival de Cannes » en mai 2023
.Photographie Jean-Luc Lopez.

À 80 ans, le photographe Serge Assier a gardé l’énergie de sa jeunesse, une certaine idée de son métier au service de la presse et une passion intacte pour les belles lettres.
Pour Le Provençal et l’agence Gamma, il a photographié l’actualité, mais aussi ses amis poètes et écrivains.Il ouvre chaque année une galerie éphémère pendant les Rencontres d’Arles et expose jusqu’à la fin octobre dans son village natal, au cœur de la Provence. Il a confié à L’Œil de l’info cette lettre ouverte, pleine d’une juste indignation. MP
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Messieurs les Présidents,
Madame et Messieurs les ministres de la Culture,
Madame et Messieurs de la finance,
Je ne peux pas fêter le bicentenaire de la photographie alors qu’il n’y a plus un seul photographe professionnel qui gagne sa vie aujourd’hui…
Je suis né pauvre dans un village pauvre du Luberon, le Vieil Oppède. Une assistante sociale, Mme Germaine Poinso‑Chapuis, m’a placé chez la famille Léouffre, à Neffes, à côté de Gap (Hautes‑Alpes), comme berger. J’avais 14 ans.
Puis j’ai eu la chance et le privilège, à 28 ans, de travailler pour la plus belle agence française, Gamma, grâce à mon œil — comme le disait si bien Brassaï — ainsi que pour le journal Le Provençal, devenu La Provence.
À cette époque, il y avait trois agences : Gamma, Sygma et Sipa. Que reste‑t‑il de ces agences françaises mythiques, qui tournaient à plein régime dans les années 1980 et 1990 ? La première a fini par disparaître — où sont les négatifs ? La deuxième se cantonne à valoriser ses archives. Seule Sipa Press perpétue l’activité comme à sa création en 1973, mais non sans peine.
Leur déclin a fait suite à des investissements dans le numérique, jamais rentabilisés. Il aurait alors fallu des aides d’État ou de la finance de mon pays pour scanner toutes les images de ces agences, qui sont le patrimoine de la France, parti à l’étranger, chez Getty Images ou Corbis, pour un dollar symbolique.
Je suis fier d’avoir travaillé avec Hugues Vassal, Jean Monteux, Raymond Depardon, Hubert Henrotte, qui avait quitté Gamma pour créer Sygma. Nous partagions tout — les frais et les ventes — et nous étions heureux de remplir les magazines du monde entier avec nos signatures : Serge Assier / Gamma pour moi. Nous bousculions la profession, qui ne signait jamais nos images. Nous étions les meilleurs. Mon vendeur à Gamma s’appelait François Caron (il ne faisait pas partie de la famille de Gilles Caron, grand reporter disparu le 5 avril 1970 au Cambodge, un vrai drame).
Aujourd’hui, à plus de 80 ans, je suis retourné vivre dans mon village natal, avant de rejoindre mon grand‑père paternel dans le vieux cimetière d’Oppède.
Jamais il n’y eut autant de photographies, et pourtant plus aucun photographe professionnel ne gagne sa vie, dans un monde saturé d’images à 1 euro la photo. Les journaux et les magazines ne se vendent plus, la télévision perd de l’audimat, la jeunesse ne la regarde même plus, et la publicité qui les faisait vivre diminue au profit de sites gigantesques gérés de l’étranger. Les fake news, le mensonge au quotidien, déstabilisent en premier notre jeunesse et les personnes faibles.
Mon pays était le phare du monde, dans lequel tout ambassadeur, d’où qu’il vienne, devait parler le français, langue officielle. Comment arrêter ce déclin ? Avec l’espoir d’un monde meilleur pour notre jeunesse.
En 2022, j’ai fait une donation à la Médiathèque du Patrimoine et de la Photographie de toutes mes archives d’auteur, avec mes amis poètes René Char, Michel Butor, Fernando Arrabal, Jean Roudaut, Bernard Noël, Philippe Jaccottet et bien d’autres. Ces archives comprennent leurs manuscrits et nos échanges de courriers ; manqueront mes images de reporter photographe, qui sont chez Getty Images… J’étais le docteur Jekyll et Mister Hyde de la photographie, amoureux de la poésie.
Vous pouvez voir ces images et les mots des poètes sous la halle La Croix et au jardin de Lizzie Napoli, au Vieil Oppède, jusqu’à fin octobre.
Bien cordialement,
Serge Assier Reporter photographe — Carte de presse n° 45349
