L’agence fondée en 1986 à Libération par Christian Caujolle et Zina Rouabah, berceau de la photographie d’auteur, prend l’eau de tous les côtés. Elle est au bord du naufrage.

Depuis un peu plus d’un an, rien ne va plus à VU’. Les photographes et les salariés, les uns après les autres, quittent le navire, de leur plein gré ou après avoir été licenciés. Les mutations du marché de la photographie percutent de plein fouet toutes les agences photo et ce bel outil est sur le point de se briser. « Un outil complexe, à la fois fragile et déterminé, mais un outil au service des projets, des points de vue, des engagements, des doutes et des propositions des auteurs, qui, d’un accord commun, collaborent avec cette “petite machine” de diffusion, de distribution, de promotion et de défense de regards d’aujourd’hui », dixit Christian Caujolle.

Pour rappel, l’agence VU’, filiale de Libération, a été rachetée en 1997 par Xavier Soule, du groupe Abvent, spécialiste des logiciels et des outils 3D dédiés à l’architecture. Dotée d’une bonne assise financière, la société a permis à VU’ de quitter les locaux de Libé, rue Béranger à Paris, pour s’installer boulevard Henri-IV, dans de vastes locaux où est née une galerie photo à l’initiative de Christian Caujolle et de Gilou Le Gruiec. Une galerie qui ne ressemblait à aucune autre et qui a attiré de nombreux collectionneurs : le début d’une belle aventure. Il faut préciser qu’Abvent a régulièrement comblé les trous dans la trésorerie de l’agence et de la galerie, qui sont deux entités différentes. L’entreprise, aguerrie au numérique, leur a aussi permis de s’adapter à l’arrivée de celui-ci. Cahin-caha, l’agence a bien fonctionné, malgré de nombreux aléas, tout en acquérant une notoriété grandissante. Après Magnum Photos, bien sûr, le panthéon.

Plusieurs photographes ont d’ailleurs quitté VU’ pour rejoindre Magnum Photos, après avoir été édités et exposés par VU’. On peut en citer plusieurs : Paolo Pellegrin, Antoine d’Agata, John Vink, Christina Garcia Rodero… Mais cela, c’était il y a longtemps et c’est une autre histoire. Aujourd’hui, la situation est bien différente. Si les photographes veulent quitter ce « nid », ce n’est pas pour trouver la gloire auprès d’une agence plus renommée, c’est simplement parce que tout part à vau-l’eau et que les perspectives ne sont pas réjouissantes.

Alors, que s’est-il passé ?

Après un premier déménagement près de la gare Saint-Lazare, en 2010, dans le quartier de la Nouvelle-Athènes, l’agence et la galerie ont de nouveau déménagé avenue de Saxe en 2025. Une jolie adresse sur le papier, destination rive gauche cette fois, mais peu adaptée aux activités de représentation. Trop loin pour beaucoup de visiteurs et sans beaucoup de charme pour accueillir une galerie.

Le loyer des locaux de l’avenue de Saxe est très élevé et le public n’est pas vraiment au rendez-vous. Le PDG, jusqu’alors entouré de professionnels plus que compétents, se positionne aujourd’hui en maître des lieux. Depuis qu’il a vendu la distribution du logiciel Archicad à Graphisoft, en 2022, le voilà devenu un chef d’orchestre imprévisible. Il se pose en directeur artistique en faisant fi du passé. Collectionneur de photographies et architecte de formation, il a le projet de monter son propre musée privé, qui abriterait sa collection dans un bunker qu’il ferait construire sur le terrain d’un manoir normand récemment acquis.

En décembre 2025, alors que les départs se succèdent, les photographes apprennent officieusement que deux responsables des secteurs publicité et corporate ont été licenciées pour des raisons économiques et qu’elles ne seront pas remplacées. La concurrence de l’IA serait passée par là. Le corporate, secteur le plus rémunérateur, n’existe donc plus. Trois photographes, qui tiraient l’essentiel de leurs revenus de ces commandes, décident de ne pas renouveler leurs contrats de trois ans, qui arrivaient à échéance en mars 2026. Trois mois de préavis sont nécessaires. À quelques jours près, la direction refuse leur départ et leur met des bâtons dans les roues. Il faudra l’intervention de deux avocates pour qu’ils obtiennent gain de cause en juillet dernier. Leurs noms sont désormais rayés de la liste des membres. Ce ne sont pas n’importe quels noms : Claudine Doury, Pierre-Olivier Deschamps et François Fontaine.

Un autre secteur lucratif bat de l’aile au début de l’année 2026 : celui des ateliers de formation proposés par la branche VU’ Éducation. En effet, l’Afdas, grand financeur de formations, change de politique et réduit de 50 % le montant de ses attributions. Résultat : il n’y a plus assez de candidats stagiaires pour participer aux workshops. Le responsable du secteur est licencié.

Dans le même temps, le département culturel, qui gère les expositions, se voit menacé de disparition : les expositions ne se louent plus, aux dires du PDG. Sa responsable, anciennement codirectrice de l’agence et forte de 34 ans d’ancienneté, est partie fin septembre. Il ne reste donc qu’un seul salarié pour gérer les archives.

Peau de chagrin

Un petit groupe de photographes a travaillé sur une solution alternative : monter une association, une nouvelle structure qui aurait récupéré les archives des photographes de VU’ et aurait continué à les diffuser. Après une sérieuse étude de marché et une consultation des photographes, il n’y avait pas suffisamment de participants intéressés pour créer une nouvelle entreprise pérenne. Une situation d’attentisme règne à présent parmi la plupart des photographes, ainsi qu’un manque de vision collective. En effet, VU’ reste une belle vitrine, même si son activité est extrêmement réduite.

Les archives papier et les négatifs ont été rendus aux photographes lors d’un déménagement.

La pierre d’achoppement entre la direction et les photographes reste la restitution des archives numériques renseignées, c’est-à-dire dotées de mots-clés et de légendes. Pour quelle raison la direction ne veut-elle pas les leur rendre avec leurs informations ? Elle considère sans doute que l’agence a financé ce travail. Mais la répartition à 50/50, ou à 60 % pour VU’ selon les cas, implique que les photographes participent financièrement à la numérisation de leurs images. Et que ferait l’agence, si elle était amenée à disparaître, de ces fichiers protégés par le droit d’auteur si chèrement défendu ?

Selon le PDG, Xavier Soule, la fin de l’agence est inexorable et cela lui fait mal au cœur, au regard des investissements réalisés. L’effondrement du chiffre d’affaires, en baisse de 35 % en 2025, avec une perte de 700 000 euros, et les frais liés au déménagement avenue de Saxe ne permettent plus de poursuivre l’activité. L’effondrement du secteur corporate, concurrencé par l’IA, la baisse du financement des formations par l’Afdas, la suppression de subventions dans le domaine de la culture, la crise de la presse et la vente des archives devenue quasi inexistante rendent le modèle économique caduc.

Face à cette situation dramatique, il se propose d’accompagner individuellement la sortie de chaque photographe. Il y en a encore 119, s’ils sont de bonne volonté… Ses efforts financiers se concentrent désormais sur la galerie qui, malgré la paupérisation d’une partie de la clientèle, reste un territoire d’émergence où de nouvelles choses peuvent être inventées, avec encore une certaine disponibilité économique, pense-t-il. Exit donc les photographes historiques de la galerie, qui, eux aussi, retirent leurs billes. « La philanthropie a une certaine limite », dit-il.

Que VU’ ferme ses portes serait une triste chose, mais le nerf de la guerre demeure la préservation des archives sous une identité commune, celle de VU’, rassemblant une diversité de regards qui racontent quarante années de photographie. Xavier Soule envisage de confier le fonds photographique à la Bibliothèque nationale de France (BnF) dans un objectif patrimonial.

 

Isabelle Stassart
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