
La nouvelle équipe de Tendance Floue en résidence collective dans le Vercors en juin 2026. Photographie: Arthur Mercier / Tendance Floue
Tendance Floue fête ses trente-cinq ans cette année, alors que dix nouveaux photographes ont rejoint le collectif il y a un an. À l’heure où les agences photo traversent une crise sans précédent, c’est un véritable défi.
Quand je débarque dans les locaux de Tendance Floue, situés dans une vieille cité industrielle de Montreuil, un grand ménage a été fait. Le plateau, auparavant encombré d’archives, a été dégagé. Celles-ci sont désormais entreposées dans un lieu dédié à Bièvres, laissant place à un salon, un nouveau poste de travail et plusieurs bibliothèques, le tout décoré avec de la récup’ bien chinée. Olivier Culmann revient tout juste d’un festival culturel franco-mexicain organisé à Mexico, où il présentait une exposition, et Thierry Ardouin de Naples, où il était en commande pour les City Guides de Louis Vuitton. Malgré les apparences, comme toutes les agences, Tendance Floue est à bout de souffle. Malgré cela, on dirait bien qu’un vent nouveau souffle sur le vieux vaisseau pirate, terme employé par Arthur Mercier, l’une des nouvelles recrues, qui bosse sur son ordinateur dans le vaste espace dépoussiéré.
Créée en 1991, la structure s’est fédérée et fait connaître autour de ses projets collectifs, tout en se consacrant aux commandes et aux travaux personnels de ses membres. Pour ne citer que deux travaux collectifs, « Azimut », marche photographique à travers la France menée en relais par trente et un photographes, ou encore « Mad in », résidences éclair en Chine, en Inde et en France, ont donné lieu à des expositions et à des publications saluées par la critique. À chaque fois, les photographes se déploient aux quatre coins de la France et du monde pour proposer leurs visions multiples et croiser leurs regards singuliers. Défenseurs d’une photographie documentaire et sociale hors des sentiers battus, amateurs de fiction et s’opposant aux diktats éditoriaux, les trublions, au nombre de cinq au début, démarchaient à l’époque avec une vieille valise contenant des tirages photo, une bouteille de vin rouge et des verres. Tchin ! Leurs maîtres-mots étaient et demeurent le partage et la convivialité, malgré les difficultés. Tendance Floue, quel drôle de nom, quand même, souvent raillé par les professionnels de la profession ! Un nom trouvé autour d’une poêlée de châtaignes sautées au feu de cheminée dans une vieille ferme bretonne. Ils évoquaient les tendances photographiques du moment et, à vrai dire, ils n’étaient pas très nets. Tendance Floue symbolisait parfaitement leurs interrogations photographiques face aux modes de l’époque, leur volonté de se regrouper dans un flou artistique porteur de leurs questionnements sur l’état de la société et de la photographie.
En 2025, le collectif, qui comptait quinze membres, a décidé de s’ouvrir à de nouvelles recrues. Depuis des années, économiquement sur le fil face à la baisse affolante des commandes et de la vente des photos d’archives, la structure s’étiolait. Certains se sont éloignés pour se consacrer à des projets personnels, comme Mat Jacob, qui a créé Zone i, un espace culturel dédié à l’image et à l’environnement dans le Loir-et-Cher, Gilles Coulon, qui a inventé PODA, collection de petites œuvres photographiques vendues à prix modeste à Sète, ou encore Flore-Aël Surun, devenue chamane dans le Vercors. Le collectif vieillissant avait le choix de mourir de sa belle mort ou d’impulser un grand appel d’air. Un appel à candidatures a été lancé. Près de trois cents dossiers ont été reçus, avec une grande diversité de profils et d’âges. Fondée initialement en association, Tendance Floue a ensuite évolué en SCIC, société coopérative d’intérêt collectif. Chaque membre verse une centaine d’euros par mois pour faire face aux frais de fonctionnement. Une seule salariée, Clémentine Semeria, assure la gestion de l’entreprise. Les photographes reversent 35 % à la structure si leur commande est portée par l’agence. Ils peuvent par ailleurs travailler directement avec leurs clients. Le choix des nouvelles arrivantes et des nouveaux arrivants n’a pas été aisé. Il y avait la volonté de féminiser une équipe majoritairement masculine depuis toujours. Il fut une époque où, alors qu’ils étaient onze, on les comparait à une équipe de foot. Mais il y avait aussi l’envie de diversifier les regards et les pratiques photographiques. L’idée initiale était d’intégrer quatre ou cinq photographes. Au final, dix nouvelles recrues sont arrivées après moult interrogations. Était-ce bien raisonnable ? Ce n’est pas rien quand il faut réunir tout ce petit monde. Les traditionnelles réunions du mercredi soir, connues pour être souvent houleuses, perdurent. Le « Débarquement », réunion annuelle à Trouville, rassemble ceux qui peuvent s’y rendre. Toutes les occasions sont bonnes pour créer du lien. Mais que recherchent les heureux élus ? J’ai échangé avec quatre d’entre eux.
Arthur Mercier est né en 1991, l’année de la création de Tendance Floue, et cela l’amuse. Il vient du cinéma, mais les rapports violents, le sexisme et le mépris de classe sur les plateaux l’ont dégoûté de l’image en mouvement. Formé au photojournalisme documentaire à l’EMI-CFD, il souhaitait se rapprocher du réel et prendre position politiquement. Il a vite décroché des bourses et des commandes institutionnelles. Admirateur d’Alain Willaume, l’un des photographes du collectif, il recherchait une équipe plutôt qu’un agent pour sortir de sa solitude de photographe et surtout faire ensemble, ouvrir le champ des possibles, découvrir de nouvelles pratiques et écritures. « La photo doit se réimaginer dans un monde qui chancelle », dit-il. Très actif au sein du groupe, il travaille sur place et a participé au grand ménage des locaux. Il participe actuellement au projet collectif en cours intitulé « Dans tes yeux ». Il ne supporte pas les engueulades : « Il y a des façons différentes de se répartir la parole », pense-t-il. Le mélange des générations bouscule tout le monde, et cela fait du bien.
Guillaume Chauvin a 39 ans. Il vit à la campagne, dans la vallée des ours, en Moselle. Formé aux Arts déco à Strasbourg, il est aussi écrivain et éditeur indépendant. Diffusé un temps par Hans Lucas, ses archives sont aujourd’hui chez Tendance Floue. Malgré son naturel qui paraît réservé, il ne rechigne pas à ruer dans les brancards et à remettre en question les modes de représentation. En 2009, il a fait parler de lui en montant de toutes pièces un reportage sur la précarité étudiante. Le sujet a gagné le Grand Prix de photojournalisme de Paris Match. Il voulait pointer le voyeurisme misérabiliste véhiculé par les médias et la vulnérabilité des images. Le grand prix lui a été retiré quand l’imposture a été révélée. Il a rencontré le collectif après avoir été invité à participer à la grande marche « Azimut ». Comme Arthur Mercier, ce qui l’a motivé à présenter sa candidature, c’est l’envie de sortir de son isolement dans sa pratique. Il apprécie la démarche de Tendance Floue, son indépendance et sa volonté de renouveler la narration photographique. Il y trouve un sentiment de fraternité, de l’humour aussi. Donner, échanger et confronter les idées constituent de puissants stimulants. En ce mois d’octobre paraît son ouvrage Guerre épaisse, le récit des dix années qu’il a passées dans le Donbass, uniquement composé de textes. Le tome 2 donnera à voir les images.
Jonas Wibaux est le benjamin de la bande. Il a vingt-quatre ans et l’enthousiasme de la jeunesse. Autodidacte, il a grandi près du marché aux Puces de Saint-Ouen. C’est là qu’il a fait l’acquisition d’un appareil photo argentique quand il avait une quinzaine d’années. Il a acheté son premier numérique en 2026. Il photographie l’intime et le quotidien de ses proches avec une grande liberté. Il partage son temps entre son atelier à Paris et son camion-logement, qui l’emmène jusqu’aux vignes où il travaille comme saisonnier. Ce n’est pas seulement un gagne-pain : il perfectionne son savoir-faire dans le vin nature et n’a pas l’intention de quitter ce métier. Il a sympathisé avec Mat Jacob en lui donnant bénévolement un coup de main au montage d’expositions à Zone i, dans le Vendômois. Une agence classique ne lui aurait jamais convenu. Ce qui lui plaît ici, c’est l’humain, l’aventure collective, la solidarité, le partage d’outils et de façons de faire. Des amitiés se tissent. Il découvre de nouvelles approches et des regards précieux sur ses images. Cette année, il a été lauréat des Rencontres internationales de la jeune photographie de la Villa Pérochon, à Niort.
Céline Croze est l’une des cinq nouvelles recrues féminines. Âgée de 44 ans, elle se définit plutôt comme une artiste visuelle. Plusieurs fois récompensée, elle a remporté en 2022 le Prix Nadar pour son livre Siempre que. Son style pictural se situe à la frontière du documentaire et de l’onirisme. Sa rencontre avec Gilles Coulon, qui l’avait intégrée à la collection PODA, suivie de celle de Mat Jacob, l’a incitée à présenter sa candidature. Elle n’a pas pensé à l’âge ou au quota d’hommes : là n’était pas la question. En 2015, l’une des toutes premières fois où elle montrait son travail, on lui avait conseillé de le présenter à Tendance Floue. Dix ans plus tard, voilà chose faite. Elle a toujours exercé en indépendante, très solitaire dans sa manière de travailler. C’était l’occasion de bousculer ses habitudes, de s’ouvrir davantage et de se confronter à d’autres approches, à d’autres façons de penser et de fabriquer les images. « Appartenir à quelque chose de plus grand que soi », dit-elle. Toujours par monts et par vaux, elle ne peut pas toujours participer aux rendez-vous du collectif. À côté de sa pratique artistique, elle exerce le métier de directrice de la photographie dans le cinéma. Elle confie : « Ce qui m’intéresse dans l’arrivée de ces nouvelles énergies, c’est les déplacements que cela peut provoquer, être confrontée à d’autres manières de penser, être amenée parfois à bouger de ses propres propositions, tout en trouvant sa place, appartenir à une famille avec ce que ça implique. »
Au menu des festivités pour les 35 ans de Tendance Floue, après la grande fête donnée cet été aux Rencontres d’Arles, une vente aux enchères de tirages est annoncée début décembre, en collaboration avec la maison Ader et son représentant, Antoine Romand, expert en photographie. Une centaine de tirages représentatifs de l’histoire du collectif seront proposés dans un lieu inattendu pour ce genre d’événement : la galerie L’Aiguillage, aux Frigos, à Paris, dans le 13e arrondissement. Un choix délibéré et engagé : plutôt que d’organiser la vente dans un salon bourgeois parisien, il a été décidé qu’elle aurait lieu sur un site identifié comme un lieu de résistance culturelle underground.
Le projet collectif en cours « Dans tes yeux », titre provisoire, donnera lieu à une exposition en juin 2027 chez 100 ECS, établissement culturel et solidaire. Il est réalisé en collaboration avec Raphaële Bertho, historienne de la photographie et commissaire d’exposition.
Vente aux enchères et expositions
- Galerie L’Aiguillage, 19, rue des Frigos, Paris 13e. Exposition du 27 novembre au 4 décembre. Vente le 5 décembre 2026.
- Exposition du nouveau projet collectif « Dans tes yeux » chez 100 ECS, 100, rue de Charenton, Paris 12e, du 3 juin au 8 juillet 2027.
Site officiel de Tendance floue
- VU’
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