Stephan Siohan interviewe Yana Slemzina, rédactrice en chef, et Sehrii Prokopenko (en visio), directeur de Gwara Media, lors du Festival de l’info locale à Nantes.
Photographie Thierry Birrer / Ouest Medialab

L’équipe de Gwara Media, média ukrainien en ligne basé à Kharkiv, a développé en interne, avec Mistral AI, un robot conversationnel qui détecte les informations douteuses et, à la demande des lecteurs, déclenche des enquêtes menées par les journalistes du média.

Gwara Media est une rédaction indépendante basée à Kharkiv, active depuis 2015. Elle diffuse ses informations en ligne, en ukrainien, avec une petite partie en anglais : 350 articles sont en ligne et quatre personnes travaillent en langue anglaise. Le média réalise des reportages concernant la guerre menée par la Russie en Ukraine, couvre les événements sociopolitiques dans la région de Kharkiv, au nord-est de l’Ukraine, qui compte environ 2,5 millions d’habitants, et a développé un volet important de lutte contre la désinformation. Le financement du média est assuré par des subventions et des dons internationaux, notamment de l’European Endowment for Democracy, des publicités commerciales, le soutien des lecteurs et des partenariats avec des organisations non gouvernementales. Gwara Media a cependant subi le retrait des subsides versés par USAID.

Dans sa feuille de route, le média souhaite « aspirer à voir Kharkiv et l’Ukraine fortes, modernes et démocratiques », avec un « travail journalistique [qui] contribue ainsi au développement de la société civile ». Le média est « convaincu que Kharkiv présente un attrait pour un public international : touristes, étudiants, entrepreneurs et autres acteurs » et sa « mission consiste à diffuser des informations et à faire rayonner la ville à l’échelle mondiale ».

Gwara Media revendique une audience de 20 000 lecteurs par mois. Sa présence sur les réseaux sociaux, Instagram, Telegram, Facebook et YouTube, principaux vecteurs de sa visibilité, cumule aujourd’hui 88 000 abonnés. Jusqu’en 2022, Gwara Media était axé sur les industries créatives et la culture à Kharkiv, avec un lectorat réduit et très sectoriel, mais l’invasion du pays en 2022 a considérablement élargi son public. Le média est suivi à l’étranger par des chercheurs, des journalistes et des diplomates, car cette rédaction de 25 salariés est réputée pour la qualité de ses enquêtes, notamment ses documentaires sur les crimes de guerre.

Cela n’en reste pas moins un petit média en matière d’audience, eu égard à la taille de la ville-centre, Kharkiv, qui compte encore 1,3 million d’habitants, mais ce n’est pas un mauvais résultat. À titre de comparaison, avec 19 employés et 5 000 abonnés payants, le média en ligne français Marsactu, qui a, comme Gwara Media, dix ans d’existence, dans une région de taille similaire comptant 2,1 millions d’habitants, cumule 320 000 abonnés sur les réseaux sociaux : Instagram, Facebook, YouTube et TikTok.

Parce que la vérité et l’impartialité « sont la pierre angulaire du journalisme professionnel », Gwara Media a fait de la quête de la vérité une ligne directrice permanente. Afin de combattre la désinformation, il est membre de l’International Fact-Checking Network (IFCN). L’IFCN relie et renforce les activités de vérification des faits à travers le monde. Fondée en 2015, l’organisation défend l’intégrité de l’information et soutient les journalistes spécialisés dans la vérification des faits par la mise en réseau, le renforcement des capacités et la collaboration. Plus de 170 médias du monde entier y adhèrent par l’intermédiaire de leurs services de vérification des faits.

Deux autres médias ukrainiens y adhèrent : StopFake, l’un des projets pionniers de lutte contre la désinformation en Ukraine puisqu’il a été lancé en 2014, et VoxCheck, rattaché à VoxUkraine, une plateforme d’analyse ukrainienne indépendante spécialisée dans l’économie, l’administration publique, les processus sociaux et la mise en œuvre des réformes en Ukraine. Des actions de sensibilisation, des formations et des événements internationaux sont organisés. L’IFCN suit les tendances en matière de vérification des faits afin de contribuer aux connaissances du public et à l’éducation aux médias, tout en apportant son soutien à de nouveaux projets et à des initiatives qui favorisent la responsabilité dans le journalisme.

Parce que la majorité de la population ukrainienne s’informe par l’intermédiaire de Telegram, en suivant aussi bien des médias institutionnels que des individus, Gwara Media a développé son propre système de vérification des faits. Initialement fondé par un Russe en Russie, Telegram reste sous l’influence de la Russie. De nombreux comptes y relaient des rumeurs prorusses, dans un contexte de faible éducation aux médias en Ukraine. Telegram sert également de laboratoire à la Russie pour tester ses idées de fausses nouvelles.

Pour parvenir à ses fins, Gwara Media travaille avec Mistral AI, une entreprise française d’intelligence artificielle fondée à Paris en avril 2023, car les premiers outils mis en place se sont rapidement révélés insuffisants. La première démarche permettant de filtrer les fausses nouvelles, élaborée en 2022, reposait sur les journalistes : ils répondaient manuellement aux lecteurs, mais, avec une centaine de demandes par jour, ils ont rapidement été dépassés.

Avec Mistral AI, un robot de vérification des faits est alors créé par une équipe de développeurs afin d’améliorer la vitesse de transmission de l’information. Il est nommé Perevirka. En ukrainien, « перевірка » signifie « vérification » ou « contrôle ».

Le robot optimise le traitement d’un flux important d’informations provenant des utilisateurs et déroule quatre opérations. D’abord, les demandes du public, textes, déclarations, vidéos ou captures d’écran douteuses, provenant de différentes messageries et plateformes, sont centralisées dans une file d’attente unique. Ensuite, l’application filtre automatiquement les pourriels et les doublons. L’intelligence artificielle compare la demande reçue à une base de données de cas déjà vérifiés, recherche les sources primaires et élabore une première version de la réponse, preuves à l’appui.

Lors de la troisième étape, un vérificateur de faits professionnel, salarié du média, analyse les sources collectées par l’IA, corrige la première version de l’enquête et valide le verdict. Aucune information n’est diffusée au public sans la confirmation d’un spécialiste humain.

La quatrième étape est celle de la publication et de l’apprentissage : une réfutation ou une confirmation est envoyée à l’utilisateur, puis un nouveau cas vérifié est ajouté à la base de données. Cela permet au système de reconnaître instantanément les fausses nouvelles similaires à l’avenir. Depuis son lancement, Perevirka a ainsi répondu, en deux ans, à 113 800 demandes émanant de 54 700 utilisateurs, et 17 000 fausses nouvelles ont été identifiées.

Pour approfondir 

Thierry Birrer
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