Hongrie, Budapest 1956 - Le 23 octobre, une manifestation étudiante à Budapest a dégénéré ; les étudiants ont demandé la reconduite d’Imre Nagy comme Premier ministre. La police secrète (AVO) n’a pas pu gérer la situation ; L’armée a pris le parti des manifestants. Combattants de la liberté devant le bâtiment de la police politique. Photographie Les Reporters Associés / Gamma-Rapho

Hongrie, Budapest 1956 – Le 23 octobre, une manifestation étudiante à Budapest a dégénéré ; les étudiants ont demandé la reconduite d’Imre Nagy comme Premier ministre. La police secrète (AVO) n’a pas pu gérer la situation ; L’armée a pris le parti des manifestants. Combattants de la liberté devant le bâtiment de la police politique.
Photographie Les Reporters Associés / Gamma-Rapho

La révolution hongroise de 1956, écrasée dans le sang par les Soviétiques, survit grâce aux photographes de presse qui ont documenté les combats, les ruines, les insurgés et les réfugiés. Le soulèvement, étouffé par la propagande soviétique, n’aurait jamais acquis une portée internationale sans ces images devenues des preuves, des symboles et des témoignages directs.

La Hongrie est un berceau de la photographie. Logiquement, en ce mois d’octobre 1956, les photographes hongrois documentent leur révolution. Les lieux photographiés, Corvin köz, la place de la République, le Parlement, la rue Rákóczi, Astoria, Baross tér et les ponts du Danube, sont des « spots » de l’insurrection.

Dans les rues de Budapest, il y a déjà les photographes professionnels de l’Magyar Távirati Iroda (MTI), l’agence nationale de presse hongroise : Árpád Précsényi, Dénes Hegedűs, Géza Muzsnay, Tibor Csörgeő, József Széll et János Kunszt. Ils ont saisi les combats autour de Corvin köz, les barricades de Nagykörút, les façades éventrées de la rue Rákóczi, les tramways immobilisés à Astoria, les colonnes de chars soviétiques sur Baross tér et les abords de Keleti. Leur production constitue le socle visuel de l’insurrection. Leurs archives sont conservées au Magyar Nemzeti Múzeum (Musée national hongrois).

Les photographes de Népszava, quotidien social-démocrate, de Magyar Nemzet, grand quotidien national, et de Szabad Nép, organe du Parti communiste hongrois, ont produit des images très syndicales et politiques, donc quelque peu « officielles », notamment autour du Parlement, de Kossuth tér et des grands boulevards.

Mais il faut également citer Lajos Mészáros, photographe de Szabad Nép, auteur de la célèbre image d’insurgés sur un char prise près de la rue Rákóczi, et Margit Makai, qui a photographié les scènes civiles autour de Kossuth tér.

Lajos Mészáros est l’un des rares à avoir photographié en couleur dès le lendemain du déclenchement de la révolte. Il se trouve à l’intersection de Baross utca et de József körút, à Budapest. Il y capture une scène emblématique montrant des insurgés brandissant des drapeaux nationaux au sommet d’un char de l’armée. Cette photographie, conservée au Musée national hongrois (Magyar Nemzeti Múzeum), est une rareté pour l’époque puisqu’elle a été prise avec une pellicule couleur.

Il faut également mentionner les photographes amateurs hongrois, étudiants, ouvriers et habitants de Budapest, qui ont produit des images essentielles : combats vus depuis les fenêtres de Józsefváros, barricades de quartier à Ferencváros, familles réfugiées dans les caves de Nagykörút, colonnes de civils fuyant vers les ponts du Danube…

Paris Match et Life Magazine

ont publié les images qui ont fait le tour du monde

Lova de Vaysse, pseudonyme de Vladimir-L/ev Rychkoff-Taroussky, fondateur de l’agence de preese Les Reporters Associés est vraisemblaplement l’auteur de ces photographies.

Le magazine Paris Match a joué un rôle important dans la diffusion de l’information grâce à son aura internationale. Jean-Pierre Pedrazzini est devenu une légende du photojournalisme du XXe siècle. Pigiste pour Paris Match, il fut mortellement blessé en couvrant les combats autour de la place de la République. Rapatrié en France, il décède quelques jours plus tard. Ses appareils ayant été touchés par les balles qui l’ont atteint, les films sont inexploitables. Paris Match va donc publier, avec son accord, une image de Russell Melcher créditée Jean-Pierre Pedrazzini. Lire l’article de Daniel Psenny.

Franz Goëss, photographe autrichien, faisait partie du groupe de photojournalistes occidentaux qui ont pris des risques considérables pour documenter les combats de rue face aux troupes soviétiques. Ses photographies ont notamment été publiées dans Paris Match.

Parmi les photographes français, Louis Le Roux, photographe et laborantin, qui venait d’arriver deux ans auparavant à l’agence de presse Les Reporters Associés, se souvient que c’est Lova de Vaysse, fondateur de l’agence, qui est parti pour Budapest. « Il n’y avait pas beaucoup de photographes à l’agence à cette époque », se souvient Louis Le Roux.

Life Magazine a diffusé certaines des images les plus marquantes de 1956. John Sadovy, photographe d’origine tchèque envoyé spécial pour le magazine américain Life, n’a passé que quatre jours en Hongrie, du 29 octobre au 1er novembre 1956. Pourtant, durant ce laps de temps très court, il a réalisé près de 700 photographies à Budapest et à la frontière austro-hongroise. Il a notamment produit les images devenues célèbres du lynchage des agents de l’ÁVO sur la place de la République.

Anders Engman a photographié les combats autour de Corvin köz. On lui doit également un portrait d’Erika Szeles. Anders Engman est l’un des rares photographes, avec le Danois Vagn Hansen, à avoir photographié cette jeune fille de 15 ans, tout sourire, un pistolet-mitrailleur soviétique à la main et vêtue d’une veste matelassée. Elle est devenue, dans les magazines occidentaux de l’époque, le symbole mondial de la résistance et du courage de la jeunesse hongroise. Elle mourra tragiquement quelques jours plus tard, le 8 novembre 1956, touchée par des tirs soviétiques alors qu’elle secourait des blessés en tant qu’infirmière. Vagn Hansen, envoyé spécial pour le magazine Billed-Bladet, a documenté les barricades de Nagykörút.

Inge Morath, qui, après la Seconde Guerre mondiale, refusait de couvrir des conflits, a documenté un an plus tard, en 1957, le tournage en Autriche du film The Journey. Elle y a photographié les figurants, qui étaient de véritables réfugiés hongrois ayant fui l’invasion soviétique et vivant dans des camps d’exilés. Ce sont ses collègues masculins de l’agence Magnum Photos, comme Erich Lessing, qui ont franchi la frontière ou couvert Budapest en octobre 1956.

Italie, Autriche, Allemagne,

les frontières de l’insurrection

En Italie, Epoca, hebdomadaire illustré, a publié les images de Mario De Biasi. Considéré comme l’un des pères du photojournalisme italien, Mario De Biasi, dit « Italiano pazzo » (« l’Italien fou »), a été envoyé à Budapest par Enzo Biagi, alors directeur d’Epoca. Arrivé de manière rocambolesque dès les premières heures de la révolte, les 23 et 24 octobre 1956, il s’est retrouvé au cœur des affrontements.

Son travail à Budapest a marqué l’histoire de la photographie. Il est resté des heures sous le feu croisé des insurgés et des troupes soviétiques, grimpant sur les chars et frôlant la mort à plusieurs reprises pour saisir les scènes de combat au plus près. Ses images sont parmi les plus violentes et il a d’ailleurs été blessé par une balle à l’épaule. Son collègue Federico Patellani a photographié les réfugiés à la frontière pour Tempo et Epoca.

Rolf Gillhausen, photographe permanent de l’hebdomadaire allemand Stern, a pris des risques pour rendre compte du chaos dans les rues de Budapest, des débris de chars ainsi que du quotidien tragique de la population civile et des combattants de la liberté. Ses photographies publiées dans Stern ont joué un rôle majeur pour informer l’opinion publique d’Allemagne de l’Ouest de la violence de la répression soviétique.

URSS et ses satellites

la photographie comme instrument politique

En Pologne, Władysław Sławny travaillait pour Trybuna Ludu et a photographié les troupes soviétiques autour du Parlement. En Tchécoslovaquie, Karel Hájek travaillait pour l’agence ČTK et a diffusé des images officielles de Kossuth tér. En URSS, Dmitri Baltermants, Evgueni Khaldeï et Mark Redkin travaillaient pour l’agence TASS et le journal Izvestia, produisant des images militaires autour du Parlement et des ponts du Danube.

Aucun pays d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique du Sud n’a envoyé de photographes à Budapest en 1956 ; leurs journaux ont reproduit les images de Life, Paris Match, Epoca, Stern, MTI ou TASS.

Bibliographie

  • L’Envers d’une photo : Budapest 56, Eszter Balázs et Phil Casoar, La Table Ronde, 2026, ISBN 978-2-7103-8123-4, 320 pages, Paris. Ouvrage majeur consacré à la photographie emblématique longtemps attribuée à Jean-Pierre Pedrazzini ; enquête sur l’identité réelle du photographe, le destin des insurgés représentés, la circulation de l’image dans Paris Match et la construction de son statut iconique dans la mémoire de 1956.
  • Les Héros de Budapest, Eszter Balázs et Phil Casoar, La Table Ronde, 2006, ISBN 978-2-7103-2873-3, 240 pages, Paris. Première enquête historique sur les insurgés photographiés en 1956 ; elle retrace la vie de Jutka, l’insurgée devenue symbole, et analyse la manière dont les images attribuées à Pedrazzini ont été interprétées, mythifiées ou déformées dans la presse occidentale.

 

Michel Puech
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