Regis Le Sommier – Photographie VIM / ABACA PRESS

Lorsqu’il travaillait pour Paris Match, Régis Le Sommier incarnait une certaine idée du grand reportage : celle du journaliste de terrain. Puis, viré par Lagardère, il a rejoint pendant six mois la rédaction de RT France, la télévision russe… Et le voilà « blacklisté » dans cette époque où il faudrait absolument choisir son camp et ignorer les autres. Il ne signera donc pas son livre à la foire du livre de Bayeux.

Traditionnellement, le dernier week‑end du Prix Bayeux Calvados‑Normandie, un chapiteau réunit des correspondants de guerre auteurs d’un récent livre. On n’y verra pas Régis Le Sommier, ni son préfacier Floris de Bonneville, l’historique rédacteur‑en‑chef de l’agence Gamma, qui publie chez le même éditeur ses mémoires dont nous reparlerons. Il faut dire qu’Erick Bonnier, leur éditeur, s’est tiré une balle dans le pied en faisant préfacer l’ouvrage de l’un par l’auteur de l’autre. Une décision basée sur une certaine proximité idéologique des deux hommes, qui affichent des opinions d’une droite extrême. Régis Le Sommier est un familier des medias de Vincent Bolloré Europe 1 et CNews, sans oublier son site Omerta. Floris de Bonneville collabore à Boulevard Voltaire et publie sur Facebook des « posts » sans ambiguïté.

À L’Œil de l’info, nous ne partageons pas leurs opinions, mais,  leurs parcours professionnels nous intéressent. L’un comme l’autre ne sont pas des « perdeaux de l’année ». Ils ont à nous raconter une passion que nous avons en commun : celle du journalisme, du reportage et du photojournalisme.

Dans Jours de feu, Régis Le Sommier raconte cette vie passée à courir derrière les conflits, les catastrophes, les frontières qui se défont. Et dans ces pages, les photographes ne sont jamais loin. Ils sont les compagnons de route, les ombres qui cadrent ce qu’il raconte. Il cite Gilles Caron, Michel Laurent, Hans Bollinger, trois fantômes du photojournalisme, trois morts qui continuent de hanter les rédactions. Il évoque aussi Noël Quidu, « mon copain photographe », celui avec qui il a arpenté Alep en ruines, celui qui partageait les mêmes poussières, les mêmes silences, les mêmes réflexes de survie. Sont cités également Véronique de Viguerie, Chris Hondros, Alvaro Canovas.

Ces noms ne sont pas là par hasard. Régis Le Sommier se pense dans une filiation directe avec les reporters du XXᵉ siècle, qui partaient seuls, sans fixeur, sans GPS, avec pour seule arme leur regard, leurs boîtiers et leurs stylos. Pour Le Sommier, le photographe est un frère d’armes. Il raconte les morts, les blessés, les retours difficiles, les crises d’asthme sur le front, les nuits où l’on dort mieux sous les bombes qu’à la maison. Il raconte aussi les moments où le corps lâche, où la jeunesse se fissure, où l’on comprend que la guerre vous a pris quelque chose que vous ne récupérerez jamais.

Mais ce portrait ne suffit plus à comprendre l’homme qu’il est devenu. Car Régis Le Sommier n’est plus seulement un reporter. Il est devenu une figure médiatique controversée, un acteur de la guerre de l’information. Il s’en défend, mais assume (voir l’entretien).  Son passage à RT France, chaîne de télévision financée par l’État russe, a marqué une rupture avecc nombre de ses confrères. Libération écrit : « Régis Le Sommier s’est imposé comme l’un des journalistes français les plus en vue de la galaxie prorusse. » Le Monde note que « le journaliste, passé par RT France, défend une lecture du conflit ukrainien qui épouse largement les angles du Kremlin ». Le Figaro, plus indulgent, rappelle qu’il reste « un reporter aguerri, spécialiste des opérations militaires américaines ».

Cette bascule ne s’est pas faite en un jour. Régis Le Sommier revendique une liberté éditoriale que les grands médias ne lui offraient plus. Il dit vouloir « raconter ce qu’il voit », sans filtre, sans diplomatie. Ses reportages en Russie, ses vidéos tournées dans les zones occupées, ses analyses sur l’Ukraine, ses interventions sur Omerta, média qu’il fonde en 2022, ont construit un récit où l’Occident serait aveugle, l’Ukraine manipulée, et la Russie une puissance rationnelle et mal comprise…

Dans Jours de feu, rien de tout cela n’apparaît. Le livre est un récit de chair, de poussière, de fatigue. Il raconte Mossoul, Hong Kong, Bali, Gao, Koursk. Il raconte les photographes morts, les photographes vivants, les photographes qui ont partagé sa vie. Il raconte la guerre comme un état d’être, pas comme un débat géopolitique. Et c’est peut‑être là que se joue le paradoxe : Le Sommier écrit comme un reporter, mais il est accusé de parler aujourd’hui comme un influenceur géopolitique.

Son livre est un témoignage. Sa carrière récente, une controverse. Entre les deux, il y a un homme qui continue à se penser reporter.

Entretien avec Régis Le Sommier

Régis, tu es aujourd’hui un journaliste catalogué comme influenceur pro-russe, qu’en penses‑tu ?

« Oui, mais catalogué pourquoi ? Je vais te donner un exemple qui va complètement t’illustrer ma vision de cette situation. Pendant mes dernières années à _Match_, j’ai assez fréquemment couvert les talibans grâce à Véronique de Viguerie, avec qui j’ai beaucoup travaillé en Afghanistan. Au moment du retour des talibans au pouvoir, j’ai réalisé un documentaire pour Canal+. À cette époque, je n’étais plus à Paris Match. Et ensuite, je suis revenu en Afghanistan au moment où les talibans étaient au pouvoir. Je les ai vus dans l’opposition, j’ai fait quatre ou cinq sujets sur eux dans Paris Match à l’époque, et même dans la période d’aujourd’hui, jamais personne ne m’a dit : en revenant en Europe, tu fais la propagande des talibans. Le fait d’avoir posé un orteil en Russie m’a rendu instantanément un agent de Poutine, voire un propagandiste que je ne suis pas. Et je trouve qu’aujourd’hui, ce qui est absolument terrible, c’est que si demain, toi ou moi, ou n’importe qui, a l’occasion de pénétrer à Gaza et d’aller y faire du reportage, immédiatement, celui‑là sera accusé d’être un allié du Hamas. »

Oui, mais parle‑moi de la guerre en Ukraine…

« J’ai couvert effectivement la guerre en Ukraine. Au début, j’ai été côté ukrainien pour _Le Figaro Magazine_ et ensuite côté russe pour Omerta. Je l’ai fait en appliquant les mêmes critères d’objectivité. J’ai rencontré des mecs de Wagner, je l’ai écrit et analysé en expliquant qu’ils envoyaient des prisonniers à la mort avec des taux de perte de 80 %. Ce n’étaient pas tellement des reportages en leur faveur ! Pourtant, ils m’ont autorisé à retourner, mais à chaque fois, tu marches sur des œufs. Et quand tu reviens en France et qu’on te dit que tu es un propagandiste… Tu as envie de dire : attendez, propagandiste de quoi ? De la réalité du front en Ukraine ? Oui, sans doute, de ce que j’ai pu en voir, car oui, je raconte ce que j’ai vu. »

Enfin, ça ne doit pas être agréable de t’entendre qualifié de propagandiste.

« Ouais, mais ça ne m’empêche pas de vivre. J’ai passé la moitié de ma vie à Paris Match à parcourir le monde… Qu’est‑ce que j’en ai à foutre d’être “blacklisté” par ces gens qui représentent de moins en moins de personnes. J’ai 600 000 abonnés à Omerta. Je n’ai même pas besoin de la presse mainstream pour vendre mon bouquin. Je n’en ai rien à foutre du Parisien, de Libé et du Monde. Ces gens‑là sont finissants. Moi, je fais partie des médias qui ont le vent en poupe. Alors, d’une certaine façon, je n’ai pas besoin d’eux. Donc, qu’ils me blacklistent, ça me fait ni chaud ni froid. »

D’accord, mais quand même, on ne te voit que sur CNews ou Europe 1.

« Quand j’étais à Paris Match, et que je revenais d’un reportage en Irak, France Culture  m’appelait, et ensuite, ils m’appelaient régulièrement à chaque retour de reportage pour me dire : venez raconter les coulisses. Je trouvais ça super. Parfois, j’allais faire les “Informés” sur France Info etc. À Noël 2022, j’ai fait pour la dernière fois les “Informés”. Depuis, je n’ai plus jamais été invité sur le service public, plus jamais. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Aujourd’hui, oui, ça me peine de voir ça, de me faire étiqueter. Surtout qu’en plus, quand je regarde LCI, il y a des gens qui sont vraiment derrière l’Ukraine. Il y a des mecs qui sont pour la victoire de l’Ukraine, qui l’affirment, ils ont le droit. Moi, je n’ai jamais affirmé que j’étais pour la victoire de la Russie. Je n’ai pas dit : Poutine a raison. J’ai même condamné son invasion. Elle m’a coûté mon job chez RT France, puisque la chaîne a fermé. Je me suis retrouvé au chômage pendant trois mois. Merci Poutine ! Cette guerre est atroce. Je n’ai pas cessé de dire qu’il faudrait l’arrêter, négocier et faire la paix. Je ne suis pas dans un camp. Et pour ce qui est de la Russie, c’est la prouesse de mes adversaires de m’avoir catalogué et de m’avoir fait rentrer dans la catégorie “propagandiste”. Ma spécialité, c’est le Moyen‑Orient et les États‑Unis. Ce n’est pas tellement la Russie. J’ai été au contact de la Russie avec la guerre en Ukraine, mais avant, j’ai dû faire trois ou quatre reportages quand j’étais à _Match_. Et tout à coup, ça y est, je suis devenu l’agent poutinien parce que j’ai passé six mois chez RT France alors que tout le monde venait sur les plateaux ! »

JOURS DE FEU Boutique/Livres Print/ENCRE GÉLATINE JOURS DE FEU de Régis Le Sommier Référence EAN : 9782367603919 Erick Bonnier éditeur – €20.00

Michel Puech
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