Dans l'avion pour le Biafra en 1968, Floris de Bonneville avec Gilles Caron. Photographie Gilles Caron / Fondation Gilles Caron

Dans l’avion pour le Biafra en 1968, Floris de Bonneville avec Gilles Caron. Photographie Gilles Caron / Fondation Gilles Caron

À 85 ans, Floris de Bonneville, l’historique directeur de la rédaction de Gamma, publie chez Erick Bonnier, son voisin à l’île de Ré, ses mémoires que nous étions quelques-uns à lui réclamer. Plus de 350 pages de souvenirs et de témoignages de ceux qui l’ont côtoyé, comme Raymond Depardon depuis l’agence Dalmas, jusqu’aux derniers fidèles dans ses aventures chinoises. Un document pour comprendre l’homme, mais aussi ce que furent ces agences du XXe siècle qui firent de Paris la capitale de la photo de presse.

« Avec ce jeune journaliste à peine sorti de son service militaire, nous avons parcouru une partie du monde pour des reportages magazine bien éloignés de l’actualité. Vous allez connaître, au fil de ces pages, ce que furent les radios pirates, précurseurs de NRJ, faire le tour de ce que nous pensions être les Saint-Tropez d’Europe, etc. Dalmas fut une excellente école de photojournalisme, comme le fut plus tard Gamma pour des dizaines de reporters. Quand Hubert Henrotte me proposa de rejoindre sa petite équipe pour me lancer dans une nouvelle aventure où il allait créer le célèbre 50-50 (NDLR : taux de partage des frais et des ventes sur les reportages), beaucoup plus motivant qu’un salaire, je proposai à Floris, devenu un ami, d’attendre un an avant de me rejoindre à Gamma. Le temps de voir si l’agence était viable. Et elle le fut, très vite. » écrit Raymond Depardon en ouverture de Chronique d’un regard.

Au pied des pyramides de Gizeh au Caire avec Raymond Depardon.

Au pied des pyramides de Gizeh au Caire avec Raymond Depardon.

Floris de Bonneville est un nom mondialement connu du photojournalisme, respecté de tous les photographes et éditeurs en activité dans la seconde partie du siècle dernier. Cet homme élégant, au verbe policé, à l’attitude professionnelle irréprochable n’affichait pas, mais ne dissimulait pas non plus, des opinions, disons, traditionnelles. Depuis qu’il est à la retraite, par contre, il affiche la couleur en collaborant à Boulevard Voltaire et en écrivant sur Facebook des « posts » très engagés. Jérôme Hinstin, qui fut son assistant, ne partageait pas ses opinions politiques, mais, dit-il, « bien qu’il sache que j’étais bien à gauche, cela n’a jamais posé de problème ». Pour comprendre l’homme, il faut savoir que son nom complet est Floris Brunel de Bonneville Colomb…

La noblesse du cœur,

mais aussi celle de la famille

Il est né à Saint-Étienne le 31 mai 1941. Il est l’héritier d’une ancienne famille implantée successivement dans le Dauphiné et le Velay. Une généalogie familiale publiée à Lille en 1890 fait remonter les plus anciennes mentions des Brunel à Guigues de Brunel et à son fils Guillaume de Brunel, qualifié de noble lorsqu’il rend hommage, en 1288, à Guigues, comte de Viennois et d’Albon. Le premier ancêtre à partir duquel la filiation est considérée comme certaine est Christophe Brunel, seigneur de Saint-Christophe-d’Allier. Ses descendants s’établissent au Puy-en-Velay et exercent d’importantes fonctions administratives et judiciaires. Son fils Geoffre Brunel, seigneur de Saint-Christophe, est conseiller à la sénéchaussée du Puy et consul de la ville. La génération suivante est représentée par Christophe de Brunel, docteur en droit, conseiller à la sénéchaussée du Puy en 1643. Il épouse Gabrielle de Colomb.

Le nom de Bonneville entre dans cette lignée par le mariage de Jean-François de Brunel, né en 1686, avec Lucrèce de Rochebonne. Celle-ci reçoit en 1711 des droits sur la terre et la maison forte de Bonneville, situées près de Saint-Julien-Chapteuil, dans la Haute-Loire. Parmi les représentants ultérieurs figurent Jean-Baptiste de Brunel de Bonneville (1703-1781), président de la sénéchaussée et du présidial du Puy, ainsi que Louis-Gabriel de Brunel de Bonneville (1746-1819). Arrêté le 16 septembre 1793 pendant la Révolution, ce dernier reste emprisonné jusqu’à la chute de Robespierre. Il devient ensuite maire de Saint-Julien-Chapteuil et reçoit la décoration du Lys sous la Restauration. D’autres membres de la famille choisissent la carrière militaire. Au XIXe siècle, Marie-Gabriel-Prosper de Brunel de Bonneville (1819-1882) épouse Marie-Joséphine-Hélène de Colomb de Gast. Par son contrat de mariage du 6 août 1845, il s’engage à joindre « Colomb » à son nom, constituant ainsi la branche des Brunel de Bonneville-Colomb, dont descend le Floris de Bonneville de Gamma. Une telle généalogie marque un homme.

L’Écureuil et les deux Pierre

Très tôt attiré par l’information et la fabrication d’un journal, Floris de Bonneville entre dans le monde de la presse dès l’adolescence. Âgé d’à peine quinze ans et membre du mouvement scout, il crée un journal intitulé L’Écureuil, dont il devient le rédacteur en chef.

« L’Écureuil, modeste “mensuel” destiné aux jeunes Stéphanois. Le premier numéro date du 18 avril 1956. Il fut tiré à cent exemplaires et vendu, aux lycéens surtout, cinquante anciens francs. Il était imprimé sur une pierre humide précieusement entreposée dans ma chambre où j’imprimais feuille par feuille les douze pages de ce premier numéro. Cette pierre lithographique permettait de produire des tirages en couleurs grâce à l’emploi d’encres diverses. Elle se présente sous la forme d’une pierre fine sur laquelle on imprime le dessin original, établi avec une encre grasse qui s’y dépose, donnant une image symétrique de l’original. On applique alors une feuille de papier humide qui absorbe un peu de l’encre du cliché et se retrouve, par une deuxième inversion, conforme à l’original. Un coup d’éponge suffit à effacer la pierre et à recommencer la manipulation pour une seconde page et ainsi de suite. Explication donnée par l’école Pouilly. Imaginez le temps passé à imprimer cent exemplaires de douze pages ! » (Chronique d’un regard, page 28).

L’initiative attire l’attention de Pierre Bellemare, qui lui consacre une émission de la série radiophonique Vous êtes formidables sur la jeune radio Europe 1. Le retentissement de l’émission provoque un afflux d’appels au standard de la station. Pierre Lazareff, alors l’une des figures les plus influentes de la presse française, est rédacteur en chef de France-Soir et coréalisateur, sur l’unique chaîne de télévision, de Cinq colonnes à la une. Intrépide, Floris de Bonneville le contacte et il accepte d’écrire un éditorial pour le magazine. Pareillement, il mettra à contribution Walt Disney pour obtenir la publication de dessins ! Après treize numéros, L’Écureuil cesse de paraître, mais cette première expérience ouvre à son jeune fondateur les portes de l’École supérieure de journalisme de Lille (ESJ), bien qu’il n’ait pas suivi un cursus scolaire classique et n’ait pas effectué la classe de première. Il étudie à Lille de 1959 à 1961. À l’issue de sa formation, Floris de Bonneville sollicite à nouveau Pierre Lazareff pour effectuer son stage de fin d’études.

« Et un beau jour, dans son immense bureau du 100, rue Réaumur, je lui demandai si je pouvais poursuivre mon stage au bureau de France-Soir de New York. J’avais essayé, sans succès, de me faire embaucher dans un quotidien new-yorkais. Il m’a simplement répondu, avec son plus beau sourire, en relevant ses célèbres petites lunettes sur son front : “Ne vous en faites pas : vous partirez comme convenu le 1er décembre, à nos frais et pas dans un journal américain, mais au bureau de France-Soir à New York, comme envoyé spécial permanent stagiaire.” » (Chronique d’un regard, page 34).

À New York, Floris de Bonneville rencontre Gérard de Villiers, avec lequel il enquête sur l’affaire de la French Connection. Séduit par les États-Unis, il décide d’y rester et devient copy boy au New York Daily News. En plus des tâches matérielles confiées aux débutants, il lui arrive d’écrire des articles. Son séjour américain est interrompu par son appel sous les drapeaux. Rentré en France à bord du paquebot France, aux frais de la République, il effectue dix-huit mois de service militaire en Algérie, où il travaille notamment au fonctionnement d’une agence de voyages chargée d’organiser le retour en métropole des officiers et sous-officiers. Une expérience qui lui sera utile pour envoyer les reporters de Gamma à l’autre bout du monde.

Après son service militaire, il rejoint la rédaction locale du quotidien Le Nouveau Mémorial à Saint-Étienne, où il travaille avec Yves Rousset-Rouard, futur producteur des films Emmanuelle et Les Bronzés. Lorsque le quotidien stéphanois dépose son bilan, il travaille pendant cinq mois à la rédaction locale de L’Est Républicain, avant d’être engagé par l’agence Dalmas. Le fondateur de cette agence, Louis Dalmas, est né Melchior Louis Marie Dalmas de Polignac. Les familles de Polignac et de Brunel de Bonneville sont toutes deux historiquement implantées en Velay.

Avec Louis Dalmas, le précurseur

Paris 1957 – Louis Dalmas, directeur-fondateur de l’Agence Dalmas – Photo Dalmas / Sipa press

À son entrée dans l’agence, Floris de Bonneville dit avoir découvert avec Louis Dalmas une « lointaine cousinade ». Aucun document ne précise cependant leur ancêtre commun ni leur degré exact de parenté. Leur lien le mieux établi est professionnel : Louis Dalmas devient le formateur de Floris de Bonneville et lui enseigne le fonctionnement éditorial d’une agence de presse photographique. L’agence a été fondée le 14 juillet 1955 avec le photographe Louis Foucherand, chez qui Raymond Depardon a été apprenti à 16 ans. L’agence Dalmas recherche les reportages spectaculaires et les grandes exclusivités destinées aux magazines illustrés. Elle est, avec Les Reporters Associés, l’ancêtre de Gamma, Sipa et Sygma. Elle emploie jusqu’à plus de soixante-quinze personnes et dispose notamment d’installations à l’aéroport d’Orly pour photographier les personnalités à leur arrivée ou à leur départ.

Le célèbre paparazzi Daniel Angeli, d’abord laborantin à l’agence, s’occupera un temps de ce bureau très particulier. Floris de Bonneville y exerce les fonctions de chef des infos, comme l’on nommait alors la fonction de rédacteur en chef. Chez Dalmas, Floris de Bonneville rencontre Raymond Depardon, avec lequel il commence à travailler. Le début d’une amitié qui perdure aujourd’hui. Cette période lui permet d’acquérir les compétences qui deviendront essentielles à sa carrière : repérer les sujets, choisir les photographes, organiser les départs en reportage, suivre les équipes sur le terrain, sélectionner les images, rédiger les légendes et négocier leur diffusion auprès des journaux français et étrangers.

Après Dalmas, Gamma

Floris de Bonneville à l’agence Gamma

Lorsque Raymond Depardon participe à la création de l’agence Gamma, fondée en novembre 1966, il connaît déjà la puissance de travail et les qualités éditoriales de Floris de Bonneville et le fait venir l’année suivante dans la nouvelle agence. Celui-ci en gravit rapidement les échelons, de rédacteur et homme à tout faire à chef des informations, rédacteur en chef photo, puis directeur des rédactions. Il exerce cette responsabilité pendant près de trente ans et devient l’un des principaux artisans de la réussite internationale de Gamma.

Son rôle ne consiste pas seulement à sélectionner des photographies : le chef des informations doit suivre sans interruption le mouvement de l’actualité, repérer l’événement susceptible de devenir un sujet majeur, décider quel reporter envoyer, organiser les déplacements, maintenir les contacts avec les photographes, rassurer leurs proches, récupérer les films au retour des avions, choisir les images sur les planches-contact, faire réaliser les tirages, écrire les textes et les légendes, puis distribuer les photographies aux magazines et aux correspondants étrangers. Dans une agence où les reporters sont exposés aux guerres, aux enlèvements, aux accidents et aux difficultés de transmission, il est également chargé de gérer les urgences, les inquiétudes et les drames humains comme la disparition de Gilles Caron en 1970.

Raymond Depardon qualifiera Floris de Bonneville et le responsable des archives, Michel Cabellic, de « fidèles lieutenants » de l’agence. Parallèlement à ses fonctions éditoriales, Floris de Bonneville voyage et accompagne plusieurs photographes sur le terrain. Il se rend notamment au Biafra avec Gilles Caron pendant la guerre civile nigériane. Leur déplacement est lié à la mort du photographe pigiste Marc Auerbach, dont ils doivent contribuer à rapatrier le corps. Cette expérience nourrit l’ouvrage Mort au Biafra !, publié aux éditions Solar en août 1968, réunissant les photographies de Gilles Caron présentées par Floris de Bonneville.

Il accompagne également Gilles Caron dans d’autres reportages, notamment à Hambourg, peu avant le départ du photographe pour le Cambodge, où celui-ci disparaît. En 1968, Raymond Depardon et lui découvrent aussi les Émirats et Abou Dhabi, alors en cours d’urbanisation. Au cours de ses voyages et de sa carrière, Floris de Bonneville rencontre de nombreuses personnalités, parmi lesquelles le shah d’Iran et, entre autres, le cardinal Paul-Émile Léger, ancien archevêque de Montréal, qui consacra une partie de sa retraite aux malades et aux lépreux.

Michel Cabellic, Jean Monteux, Floris de Bonneville à la rédaction de Gamma (c) Collection personnelle de F de Bonneville

En mai 1973, l’agence Gamma traverse une crise majeure entre les associés et les nouveaux photographes attirés par le succès de l’agence. Une grande partie de son personnel et la plupart des photographes quittent l’entreprise. Poussé par les photographes, Hubert Henrotte va racheter l’agence APIS pour constituer une agence concurrente de Gamma : l’agence Sygma. À partir de deux cahiers, l’un consacré aux reportages à réaliser et l’autre aux expéditions d’images, Depardon, de Bonneville, Cabellic et Monteux reconstruisent progressivement l’activité. Floris de Bonneville reprend la sélection des sujets, le choix des photographies, les envois aux correspondants étrangers et la reconstitution du réseau international, tandis que Jean Monteux se consacre aux ventes à la presse française.

Malgré la puissance de la nouvelle agence Sygma, Gamma parvient à se relever et accueille de nouveaux photographes, parmi lesquels Jean-Claude Francolon, Michel Ginfray, Jean-Pierre Moutin, Daniel Simon, Jean Gaumy, David Burnett, Chris Gerretsen, Michel Laurent et Marie-Laure de Decker.

USA, NYC, 1973 -David Burnett, Marie-Laure de Decker, Robert Pledge – Photo Raymond Depardon

 

Marie-Laure de Decker est à la fois une parente de Floris de Bonneville et l’une des photographes marquantes de Gamma. Après sa mort en juillet 2023, il la désigne explicitement comme « ma cousine ». Après la rupture de 1973 et la prise de direction de Raymond Depardon, celui-ci favorise son entrée dans l’agence, jusqu’alors refusée par Hubert Henrotte. Elle participe ensuite, avec Raymond Depardon, à l’expédition organisée en 1975 au Tchad autour de l’enlèvement de l’ethnologue Françoise Claustre par les rebelles d’Hissène Habré et de Goukouni Oueddei. Les photographies et le film rapportés de cette expédition constituent l’un des grands scoops de l’époque. Floris de Bonneville, qui dirige la rédaction, accompagne la diffusion des travaux de sa cousine et de l’ensemble des reporters de l’agence. Ses souvenirs personnels évoquent également les liens de Marie-Laure de Decker avec le Tarn et avec certains membres de leur parenté.

« Valéry Giscard d’Estaing avait eu un faible pour Marie-Laure de Decker, l’une des rares femmes photographes de l’époque. Tous les jours ou presque, arrivait dans nos locaux de la rue Auguste-Vacquerie un somptueux bouquet de roses envoyé par un certain Valéry. Ces bouquets atterrissaient souvent dans les mains de ma femme car Marie-Laure n’appréciait pas d’être ainsi courtisée. Je dois préciser que Marie-Laure était une lointaine cousine. Nous avions en commun le frère de ma grand-mère, Joseph de Rostang, qui demeurait dans le château de sa femme, ex-Mademoiselle O’Byrne. Un jour, Giscard s’est annoncé au château de Saint-Géry, dont la terrasse domine le Tarn. Mon oncle Joseph, royaliste de conviction, qui ne devait pas trop apprécier que sa petite-nièce soit galantisée par le président de la République, a tout simplement interdit à l’hélicoptère présidentiel de se poser sur les terrains de son château ! » (Chroniques d’un regard, page 274).

Durant les décennies suivantes, Floris de Bonneville reste au centre de la rédaction de Gamma et voit passer sur ses tables lumineuses des dizaines de milliers de photographies consacrées aux guerres, aux crises politiques, aux révolutions, aux personnalités et aux transformations sociales de la seconde moitié du XXe siècle. Son travail contribue à faire de l’agence l’une des grandes références mondiales du photojournalisme.

Il accompagne plusieurs générations de reporters et conserve la mémoire de ceux qui meurent ou disparaissent sur le terrain, notamment Gilles Caron au Cambodge, Marc Auerbach au Biafra, Yves Bailly au Vietnam, Sou Vichtich au Cambodge, Hans Bollinger en Ouganda, Michel Laurent au Vietnam et John Hoagland au Nicaragua. Il suit aussi les photographes blessés en reportage, parmi lesquels Jean-Claude Francolon au Vietnam et Laurent Van der Stockt en Croatie. En 1986, il remet le prix Gamma Formation, signe de son implication dans la reconnaissance et la transmission du métier.

La période centrale de sa carrière se passe à Gamma. C’est une période riche en événements, et nous y reviendrons prochainement. Après près de trente ans à la tête de la rédaction, les grèves conduites par les photographes, emmenés par Francis Apesteguy, en 1993 et en 1995, contribuent à sa décision de quitter l’agence. De nouvelles dissensions entre les associés le poussent à démissionner en 1996 dans de mauvaises conditions.

FDB et GlobalPhoto,

l’avant-garde du numérique

Hugues Vassal et Floris de Bonneville – Collection personnelle in Chroniques d’un regard (Ed Erick Bonnier)

Après son départ de Gamma, il tente d’anticiper la transformation numérique de la photographie en créant FDB, une agence numérique, puis GlobalPhoto, projet de diffusion électronique de photographies considéré aujourd’hui par Floris de Bonneville comme trop en avance sur son époque.

« Je n’étais pas du tout disposé à passer mon temps à lire, faire des réussites ou jouer à Candy Crush ! J’avais un projet. Un projet numérique. Une fois parti de Gamma, après trente ans d’une vie consacrée à la photographie journalistique, je ne pouvais pas rester inactif. Je ne pouvais pas vraiment entrer en retraite à 55 ans. Et puis mon expérience informatique à Gamma m’avait poussé à imaginer que l’ère de l’argentique n’allait pas tarder à disparaître, malgré toutes ses qualités et ses possibilités, notamment dans le domaine de l’art. Dès 1997, avec Hugues Vassal, qui était sans travail après son départ de Gamma, j’ai loué, grâce à mes petites indemnités de chômage, un bureau dans le XVIIe arrondissement, et nous avons travaillé sur un projet numérique. À cette époque, il était très prématuré de penser aux photos non imprimées sur du bon papier Ilford ou autre. » (Chroniques d’un regard).

« Je suis allé rendre visite à Mark Getty dans ses bureaux new-yorkais pour lui faire part de mon projet de GlobalPhoto. J’y fus reçu par Mark et son conseiller Jonathan Klein. La salle d’ordinateurs, immense, me faisait penser à Kafka. Les machines à écrire avaient été remplacées par des dizaines d’écrans où se négociaient les ventes des photos. Ventes dont les prix avaient été cassés. Les Trente Glorieuses étaient loin derrière… » (Chroniques d’un regard).

« Mark Getty et son partenaire Jonathan Klein venaient de créer à New York Getty Images, rachetant à son propriétaire Michel Bernard l’agence Gamma-Liaison. Très vite, Getty s’imposa dans la presse et l’édition à l’échelon mondial. Les droits de reproduction firent une descente vertigineuse. Avec l’apparition des CD et DVD dont l’achat permettait d’utiliser à loisir toutes les photos, la rémunération des photographes s’effondra. »

« GlobalPhoto avait séduit des investisseurs qui croyaient en l’avenir de la photo numérique. Nous n’étions pas encore au smartphone-appareil photo, mais il fallait croire en ce qui allait devenir une révolution. Hélas, trois fois hélas, nous étions trop en avance. Nos clients n’étaient toujours pas vraiment prêts, et Getty en était aussi à ses balbutiements, comme nous ! De fait, GlobalPhoto avait, comme FDB, deux ans d’avance. Nous avions pourtant une belle équipe de journalistes, de vendeurs, d’agents étrangers, de photographes qui collaboraient déjà à FDB, mais notre gestion n’était pas à la hauteur de ce que nous aurions dû devenir. En 2003, GlobalPhoto déposait son bilan et était racheté aussitôt par Emmanuel Prat pour être revendu, quelques années plus tard, à Getty, ce monstre de l’imagerie. » (Chroniques d’un regard).

Floris dans l’Empire du Milieu

 

Il est amusant de constater que Floris de Bonneville, très attaché à la royauté française, s’est de longue date bien entendu avec les empires communistes, obtenant des accords de diffusion avec les agences d’État de l’URSS et de la Chine populaire. L’homme a des opinions, mais il est intellectuellement ouvert aux rencontres.

Après FDB et GlobalPhoto, il poursuit ses activités internationales, notamment en Chine. Il participe à la création de Gamma Pékin avec l’agence chinoise Xinhua, siège ou participe à plusieurs jurys et concours photographiques, dont le World Press Photo, le Festival international de photographie de Pingyao et le China International Press Photo Contest, présenté comme le World Press chinois. En 2008, il lance à Shenyang le Festival des Tops de la photo mondiale, destiné à rassembler une sélection internationale de photographes et de responsables photo de grands magazines.

La Chine constitue ainsi une dernière étape importante de sa vie professionnelle consacrée à l’image et au photojournalisme. Également auteur et témoin de l’histoire des agences photographiques, Floris de Bonneville publie ou participe à plusieurs ouvrages. Après Mort au Biafra ! en 1968, il contribue à la mémoire de l’agence avec Gamma, 30 ans de photoreportage, publié chez Larousse en 1997, ainsi qu’aux travaux historiques consacrés à l’agence. En 2022, après presque cinq décennies de brouille et des retrouvailles, il cosigne avec Hubert Henrotte Le Photojournalisme peut-il sauver la presse ?

Cet automne, il est l’auteur de Chroniques d’un regard. Mémoires d’un grand rédacteur en chef de photojournalisme, ouvrage autobiographique publié aux Éditions Erick Bonnier, dans lequel il fait la part belle à de nombreux témoignages. Outre Raymond Depardon, bien sûr, François Lochon « l’inévitable », Alain Mingam, Alain Buu, Éric Bazin, Jean-Fabien de Selve et bien d’autres parmi les 4 500 photographes qu’il a accompagnés.

Les mémoires de Floris de Bonneville sont une partie de la mémoire du monde à travers tous les événements qu’il a scrutés avec son compte-fil. Ce grand homme du photojournalisme reste digne de ses ancêtres : toujours droit, toujours juste et toujours fidèle à ses compagnons et à la vision idéale qu’il se fait de notre humanité. Impressionnant. À lire absolument.

Et comme l’homme ne manque ni d’humour ni d’à-propos, pour finir, l’épilogue de l’ouvrage est consacré à sa « découverte » de la première photographie : le Saint Suaire de Turin !

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Michel Puech
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