
Catherine Leroy, Vietnam, été 1966. © Dotation Catherine Leroy
C’est l’une des rares femmes à avoir couvert la guerre du Viêt Nam. À 21 ans, Catherine Leroy prend un aller simple pour Saigon, bien décidée à devenir photographe de guerre. Un documentaire retrace l’histoire de cette femme d’exception à travers ses images et ses mots.
« C’était une jeune fille maigre, à l’air fragile, qui ne ressemblait certainement pas à une photographe de presse. Elle paraissait très jeune avec une queue-de-cheval. Elle s’est présentée comme une photographe de Paris et je me suis dit : mon Dieu, encore une autre ! »
C’est ainsi que Horst Faas, grand manitou de la photo chez Associated Press pendant la guerre du Vietnam, racontera sa première rencontre avec elle. Il faut dire qu’il y avait de quoi être étonné quand, par cette journée de février 1966, il voit entrer dans son bureau une jeune femme blonde de 1,48 m pour à peine 40 kg qui lui annonce, avec un culot déconcertant, vouloir partir photographier les combats. Le personnage a quand même l’intuition qu’il a en face de lui quelqu’un qui a un vrai potentiel. Il lui donne trois bobines de film, une accréditation auprès des autorités américaines et lui dit qu’il lui paiera 15 dollars pour chaque image publiable. Voilà comment démarre la carrière de Catherine Leroy.
Sans expérience de la guerre, elle va s’immerger pendant trois ans au cœur du conflit, allant au plus près des combats, partageant à la dure le quotidien des soldats américains. « Au Vietnam, la plupart du temps, c’était extrêmement ennuyeux. Épuisant et ennuyeux. Vous parcouriez des kilomètres à travers les rizières ou la jungle, en marchant, en rampant, dans les circonstances les plus insupportables. Et il ne se passait rien. Et puis, soudain, l’enfer se déchaînait. » (Catherine Leroy, Los Angeles Times, 8 décembre 2002).
Le 22 janvier 1967, elle est la seule, parmi tous ses confrères accrédités, à sauter en parachute avec les troupes de la 173e Airborne lors de l’opération aéroportée « Junction City ». Comme elle a déjà pratiqué le parachutisme en France, avec 84 sauts à son actif, elle est plus expérimentée que les « boys » qui vont sauter avec elle. On doit quand même la lester, car elle est trop légère et risquerait d’atterrir trop loin du lieu d’arrivée prévu.
Elle photographiera les assauts, les bombardements, la mort, mais aussi les moments d’attente, et réalisera certaines des images les plus célèbres de ce conflit, notamment celle d’un soldat penché sur son camarade mort. Elle réalisera aussi un beau scoop lorsque, faite prisonnière avec un autre journaliste, elle photographiera les soldats de l’armée nord-vietnamienne qui les ont capturés et réussira à les convaincre de les libérer.
Dans la correspondance qu’elle entretient avec sa famille, on découvre une personnalité singulière, indépendante, voire brutale. Elle sait que la guerre est absurde, mais elle considère que sa mission est d’être un témoin, de voir et de montrer. Et puis, comme elle le dit : « Et puis zut, quand on est jeune, autant vivre dangereusement. »
Cependant, elle vit dans une précarité permanente. Ses revenus sont aléatoires, elle affronte des concurrents qui veulent la faire exclure, se bat pour ses accréditations, souffre de la malaria, de blessures et de l’ambiance machiste du milieu. Au bout de trois ans, elle rentre en France, mais a du mal à trouver sa place. Elle part aux États-Unis, vit entre Los Angeles et New York, poursuit sa carrière de photographe en couvrant tous les conflits majeurs et reçoit la médaille d’or Robert Capa pour sa couverture de la guerre civile au Liban.
Elle retournera au Vietnam en 1975, lors de la chute de Saïgon, puis en 1980, dans un pays réunifié. Ensuite, elle pose ses boîtiers car, selon elle, elle ne voulait plus « regarder ceux qui meurent, car c’est se regarder mourir ». Malgré la force de son œuvre, elle s’éteindra à 61 ans, à Los Angeles, en 2006, dans un relatif oubli.
Entretien avec la réalisatrice
Marie-Christine Gambart
Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser à Catherine Leroy ?
J’ai eu une propension à faire des portraits de femmes oubliées de l’histoire dans les films que j’ai pu réaliser ces dernières années, comme celui sur les sœurs Nardal, des pionnières de la négritude. Là, c’est une productrice avec qui j’ai beaucoup travaillé qui m’a demandé si je connaissais Catherine Leroy. Le nom ne m’était pas totalement inconnu, puisque j’avais vu une exposition sur les femmes photographes de guerre au Musée de la Libération, il y a quelques années. J’y avais découvert son travail, mais, au-delà de cela, je ne la connaissais pas du tout.
J’ai dit que cela m’intéressait et on m’a proposé de travailler avec la journaliste Judith Perrignon. J’ai accepté parce que j’adore travailler avec des coauteurs ou des coautrices qui m’apportent quelque chose de plus. J’aime bien ce genre de complicité. J’ai rencontré Judith, cela a été un coup de foudre amical et professionnel immédiat. France Télévisions s’est engagée très vite, sachant que cela allait être l’anniversaire de la guerre du Vietnam et les deux cents ans de la photographie. Les astres étaient alignés pour que cela passe. Évidemment, nous nous sommes rapprochées de la Dotation Catherine Leroy, qui était très favorable à ce qu’il y ait un film sur elle.
Ils nous ont donné accès à toutes les photos et à la correspondance que Catherine Leroy a entretenue avec ses parents durant son séjour au Vietnam.
Ils nous ont également donné accès aux entretiens qu’ils avaient eux-mêmes réalisés, il y a quelques années, avec des personnes qui avaient connu Catherine, comme sa mère, Horst Faas ou Christian Simonpiétri. Nous avons aussi réalisé des entretiens avec Christine Spengler et Jonathan Randal, mais en off. C’est-à-dire que, dans le film, qui est entièrement composé d’archives, nous sommes exclusivement avec Catherine Leroy. C’était un choix de réalisation et de récit.
Quelle est la difficulté de faire un film sur une photographe qui a réalisé des images fixes alors qu’on est en train de faire un film avec, par définition, des images animées ? Comment aborde-t-on ce problème ?
J’adore faire des films sur des photographes, ce n’est pas le souci. Ce qui m’importe le plus, c’est ce qu’on va raconter. Et c’est vrai qu’au-delà de ce que la dotation a pu réunir comme documentation, il n’y a quasiment rien sur Catherine Leroy. C’était donc un petit peu complexe, mais, en recoupant tout ce dont on disposait, ce qui nous a tout de suite intéressées, finalement, c’est plutôt la transformation de cette jeune femme. Qu’est-ce que la guerre du Vietnam allait raconter d’elle, de sa vie, de ce qu’elle en a fait ? Au fond, c’est l’histoire d’une mue que l’on raconte. C’est cette transformation-là qui nous a guidées.
La difficulté au montage, comme on se concentrait presque exclusivement sur sa période au Vietnam, était de construire son histoire dans l’histoire du pays, c’est-à-dire, à travers elle, de raconter aussi l’évolution de la guerre. C’était une première strate du récit. La seconde, un véritable enjeu, était de savoir comment ne pas lasser le spectateur avec des images de guerre, qu’il s’agisse de photos ou d’archives filmées. J’ai beaucoup travaillé au montage pour que l’on ait le sentiment d’avancer dans la guerre avec elle, avec son travail, ses photos, son regard et son ressenti.
Une ressource précieuse, ce sont les lettres qu’elle a envoyées à sa famille.
Ce qui nous a aussi beaucoup interpellées, avec Judith, c’est qu’elle n’écrivait pas la même chose à sa mère et à son père. Avec sa mère, on sent qu’elle avait besoin de la rassurer, de lui dire que tout allait bien, bien qu’elle lui demandât de temps en temps de lui envoyer de l’argent, parce que ses débuts ont été un petit peu difficiles. Avec son père, elle avait plutôt envie de lui montrer qu’elle se débrouillait bien.
Elle aimait lui raconter qu’elle avait rencontré le général Machin, qu’elle avait reçu une médaille, afin de lui prouver ce dont elle était capable. Ce n’était donc pas du tout le même type de relation qu’elle avait avec l’un ou avec l’autre.
Et puis, il y a aussi de la légèreté dans ses lettres. Il lui est arrivé de demander à sa mère de lui envoyer une boîte de Tampax, ce qui représentait quand même une sacrée liberté entre 1965 et 1967.
Elle a écrit dans l’une de ses lettres : « Quand on est jeune, il faut vivre dangereusement. »
Elle a aussi écrit : « Je ne peux pas passer ma vie à me dorer au bord d’une plage. » Elle s’était accordé une journée de repos pour aller se baigner et s’était rendu compte qu’elle s’ennuyait en train de cuire au soleil. Je pense qu’elle avait besoin de se prouver quelque chose à elle-même.
Peut-on dire que c’est l’histoire d’une photographe et, en parallèle, celle d’une femme qui s’émancipe ?
Absolument, c’est d’abord cela, notre histoire. Celle d’une femme qui s’émancipe grâce à la photographie et qui documente l’un des conflits les plus terribles de l’histoire contemporaine. Et qui nous fait plonger dans la guerre d’une manière très singulière. Elle allait au combat au plus près des GI, a su capter leurs peurs, vivant et dormant avec eux pendant des semaines et des semaines.
À la différence d’autres femmes photographes de guerre qui lui ont succédé au Vietnam ou ailleurs, qui se sont plus souvent intéressées à l’arrière-plan, du côté des civils, comme Marie-Laure de Decker, ou même Christine Spengler, qui a dit qu’elle n’aurait pas pu photographier ce que Catherine a photographié. Elle n’a pas eu peur de montrer la violence et la douleur. C’est cela qui me touche dans ses photographies. J’ai l’impression d’être vraiment embarquée. Je suis au milieu du conflit avec elle. J’ai l’impression de ressentir ce que ces gars vivaient. Même si elle ne cherchait pas le cadre extrêmement bien construit, qu’il y a des flous et des ratés. Mais cela donne de la force à son travail.
C’est aussi remettre en lumière une femme photographe qui a été injustement oubliée pendant longtemps, et montrer comment vivre et survivre, pour une femme, à cette époque, dans ce milieu et dans ces conditions.
Quand elle a débarqué au Vietnam, elle n’avait que 21 ans et n’avait strictement aucune expérience. Elle n’avait aucune agence derrière elle. En ce sens-là, elle est quand même assez unique. Ce n’est pas rien d’avoir réussi à convaincre Horst Faas de lui donner sa chance ou l’armée américaine de l’autoriser à embarquer avec les soldats.
Mais je pense qu’elle aurait refusé de parler d’un regard féminin. Je pense que cela l’aurait profondément agacée. En revanche, ce qui est très féminin dans ce qu’elle a vécu, c’est le fait qu’elle ait subi le machisme de l’époque, la jalousie et la colère de certains confrères, même s’il est vrai qu’elle avait un caractère absolument épouvantable. Elle a perdu son accréditation pendant un moment et a eu du mal à la récupérer. Le fait qu’elle ait été mise de côté et qu’elle ait toujours dû prouver qu’elle était plus forte que les autres, c’est quand même quelque chose qui arrive souvent aux femmes.
Y a-t-il eu quelque chose de particulièrement compliqué ?
Au départ, on a eu quelques frayeurs avec Marie-Hélène Barbéris, la documentaliste, qui a fait un travail absolument remarquable. Elle m’avait demandé de lui dresser la liste de tous les régiments avec lesquels Catherine Leroy était partie en expédition afin de faire des demandes auprès des archives américaines. On espérait trouver, sur un film, des images de Catherine Leroy en action.
Cela n’a pas marché parce que Donald Trump a licencié la présidente de la National Archives and Records Administration ainsi qu’une centaine de personnes. Heureusement, Marie-Hélène a pu trouver ailleurs ce dont on avait besoin.
Si vous aviez un autre film à faire sur un ou une autre photographe, qui choisiriez-vous ?
Marie-Laure de Decker, ce serait bien.
A voir
« Catherine Leroy, une Française dans la guerre du Vietnam », un film de Marie-Christine Gambart et Judith Perrignon. A voir le vendredi 6 novembre à 22 h 45 sur France 5 et sur la plateforme france.tv
A lire
« Un aller simple pour le Viêt-nam 1966-1968 », Ed. Atelier EXB, 240 pages, 157 photographies, 45 €
- Catherine Leroy
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