
Dmytro Tishchenko, fondateur de Cukr, explique aux auditeurs du FIL 2026 à Nantes comment il a intégré l’IA a sa rédaction. Photographie: Thierry Birrer
L’IA nous envahit, les secteurs de la presse et de l’édition sont en ébullition. Que pouvons-nous ou que devons-nous faire ? Un media ukrainien explique sa démarche d’utilisation de l’IA pour libérer du temps sur la forme et se consacrer sur le fond des sujets.
Cukr, « le sucre » en ukrainien, est un média en ligne fondé en 2019. Il axe ses reportages sur les personnes qui font vivre le territoire de Soumy, une ville de 260 000 habitants située au nord-est de l’Ukraine, capitale de l’oblast du même nom, à seulement vingt kilomètres à vol d’oiseau de la frontière russe. Cukr a été fondé par l’association « City of Smart People », devenue l’ONG Cukr en 2023. Plus de 1 500 articles ont été publiés sur le site depuis sa création. Le média est aussi présent sur Instagram, Facebook, TikTok et Telegram.
C’est sur Facebook que le média est le plus actif, avec cinq à dix publications par jour et plus de 41 000 abonnés. Tous les aspects de la vie à proximité de la ligne de front sont abordés : les frappes russes sur la cité, les appels au financement de détecteurs de drones et toute la vie sociale, culturelle et commerciale de Soumy. Le média indique vouloir mettre en avant « le côté positif de Soumy ». Sur les 150 publications diffusées sur Instagram en octobre 2026, seulement deux sont relatives à la guerre. Il en va de même sur Telegram.
Pour faire fonctionner le site, l’équipe se compose de 22 personnes à temps plein. Dmytro Tishchenko en est le fondateur, Alena Sergienko la directrice, tandis que Vladyslava Kudelnyk assure les fonctions de rédactrice en chef. Sur ces 22 personnes, trois seulement sont des hommes, guerre oblige. Son financement est assuré par ses lecteurs, dont 782 donateurs réguliers à la fin du mois d’octobre 2026, le média visant un objectif de 1 200, ainsi que par des donateurs internationaux et des entreprises locales. On peut retrouver leurs publicités sur le site du média. Tous les contenus publiés grâce à l’apport financier d’une entreprise sont clairement identifiés comme tels.
Pour aider à la réalisation des publications, sur la forme et non sur le fond, Dmytro Tishchenko a décidé de faire appel à l’IA, plus précisément à Claude AI, une intelligence artificielle conversationnelle et un assistant virtuel développés en mars 2023 par l’entreprise Anthropic. Après avoir découvert ChatGPT en 2023 et face au scepticisme de ses collègues, un test à l’aveugle a été réalisé en 2024 entre plusieurs intelligences artificielles. C’est finalement Claude qui a été retenu comme « WiseEditor ». En 2025, les rédacteurs ont commencé à demander leurs propres assistants. Une vingtaine ont été développés, soit avec Claude Code, soit par les équipes elles-mêmes. Le manque de moyens financiers a nécessité de réaliser les adaptations en interne. Au total, l’intégration de ces outils a coûté 875 dollars, soit environ 785 euros.
Aujourd’hui, ces assistants utilisant l’IA aident les rédacteurs à écrire et à relire les textes, notamment pour repérer des fautes ou proposer des pistes. Ils leur permettent de consacrer davantage de temps au fond plutôt qu’à la forme. Ces outils sont également utilisés pour vérifier certains contenus particuliers, tels que les commentaires accompagnant les publications sur les réseaux sociaux. Ainsi, un bot lit les commentaires, ouvre l’article concerné et propose plusieurs réponses en respectant le ton de la rédaction. L’objectif final est que les journalistes puissent répondre depuis la messagerie de Cukr, sans devoir passer par chaque réseau social.
« Nous avons aussi créé des outils pour filtrer les commentaires problématiques, produire un résumé quotidien des échanges de l’équipe ou encore générer des synthèses hebdomadaires et mensuelles de ce qui a été fait. » Face à la méfiance des membres de la rédaction, l’intégration a dû se faire en douceur. Le fondateur raconte : « Rien n’a été imposé. Nous avons demandé aux équipes éditoriales d’essayer l’IA sur leur travail et de lui soumettre leurs textes avant publication. Dans neuf cas sur dix, elle apporte des remarques utiles. Mais une personne reste toujours responsable du contenu éditorial : rien n’est publié automatiquement. » explique Dmytro Tishchenko.
Ces remarques ont entraîné la nécessité de retravailler certains assistants des dizaines de fois. Tous les trois mois, un audit de l’utilisation de l’IA est mené afin d’identifier les dérives. Il conclut :
« L’IA ne résout pas tout. Elle n’améliore pas particulièrement la santé mentale, ne prévient pas les frappes [russes, NDLR] et ne permet pas de faire revenir les personnes tuées. Il faut surtout se demander où va réellement notre temps, ce que nous faisons du temps libéré. L’intégration de l’IA n’a entraîné aucune suppression de poste. Ce n’est clairement pas l’objectif. Aujourd’hui, seulement un quart des personnes estiment être suffisamment accompagnées dans l’intégration de l’IA : cela montre que nous devons, en tant que managers, davantage travailler avec les équipes et créer un environnement plus sûr. Et nous vérifions systématiquement les contenus concernant les enfants et la guerre. »
- Cukr, media ukrainien
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