
Agence de presse finlandaise STT, à Helsinki (Finlande), le 29 septembre 2026.
Photographie Emma Korhonen / Leehtikuva / Sipa press
Il n’y a pas qu’en France que les agences de presse souffrent. La Finlande perd sa principale agence de presse nationale, STT, et, par voie de conséquence, l’historique agence photo Lehtikuva, intégrée à STT et devenue son service de photographie d’actualité va arréter sa production. Outre 89 licenciements, le sort de millions de photographies est, une fois de plus, en jeu.
Après 139 ans d’activité pour l’agence finlandaise d’information Suomen Tietotoimisto (STT) et soixante-seize ans de production photographique pour l’agence Lehtikuva (ndlr: littéralemen : « photos de presse »), la Finlande s’apprête à perdre sa seule agence nationale de presse. Le 31 mars 2027, les dépêches et les photographies cesseront d’alimenter les rédactions. Quatre-vingt-neuf postes doivent disparaître, dont 68 postes de journalistes et de photojournalistes. La décision a été annoncée le 29 octobre 2026, au terme de négociations sur une restructuration engagées un mois plus tôt et qui ont échoué. Jusqu’à la fin du mois de mars, les clients continueront de recevoir normalement textes et photographies. Ensuite, le fil s’arrêtera et rien ne dit ce que deviendront les millions de photos d’archives.
« Dimanche prochain, cela fera exactement 139 ans que STT a commencé ses activités sous sa forme initiale. Je considère la fermeture de nos services d’information et de photographie comme une tragédie pour la société finlandaise dans son ensemble », a déclaré le directeur général, Kimmo Laaksonen.
Lehtikuva, née pour les Jeux olympiques
En 1951, l’agence photographique Lehtikuva est créée pour répondre aux besoins croissants d’images des journaux à l’approche des Jeux olympiques d’Helsinki de 1952. Ses fondateurs sont Sanoma Osakeyhtiö, son principal propriétaire Eljas Erkko et l’un de ses proches collaborateurs, Juhana Perkki. Les journaux Helsingin Sanomat et Ilta-Sanomat, qui ne possèdent pas encore leurs propres équipes de photographes, ont besoin d’une production abondante pour couvrir le rendez-vous olympique. L’agence est créée avec la participation du groupe Sanoma Osakeyhtiö, qui deviendra Sanoma Media Finland en 2014. Sanoma Osakeyhtiö est alors un puissant groupe de presse familial finlandais, contrôlé par la famille Erkko.
L’entreprise commence sans locaux et avec seulement quelques salariés. Ses premiers clients sont les deux journaux du groupe de presse Sanoma, avant que d’autres titres se fournissent auprès de la jeune agence. Outre l’actualité, l’agence réalise des commandes commerciales et, dans les années 1960 et 1970, de nombreuses photographies de mode pour une industrie finlandaise du textile et de l’habillement alors particulièrement active.
Au fil des décennies, Lehtikuva devient une importante agence européenne. Dans les années 1980, elle compte plus de 80 salariés. Sous l’impulsion de Patricia Seppälä, successivement dirigeante, administratrice et présidente de la société, l’agence renforce ses relations avec les réseaux photographiques étrangers (AP, AFP, SIPA, etc.) et envoie régulièrement ses photographes couvrir les grandes compétitions sportives internationales.
Du négatif au temps réel

Photographie Emmi Korhonen/Lehtikuva / Sipa pressi
L’histoire de Lehtikuva est classiquement celle de la révolution technique. À sa naissance, comme pour les agences françaises, envoyer une photographie supposait de développer les films, de réaliser des tirages, de rédiger les légendes et d’organiser leur acheminement. Lorsqu’elle célèbre ses 70 ans en 2021, l’agence décrit le chemin parcouru : de la lenteur de l’argentique à une production numérique transmise presque en temps réel. Cette évolution n’a pas changé le principe du métier : être présent avant de savoir si quelque chose surviendra. Panu Tuunala, responsable éditorial de STT, résumait ainsi la première condition de la photographie d’actualité : se trouver au bon endroit au bon moment. Lorsque cette présence rencontre le regard du photographe, l’image peut traverser les décennies.
Avant sa fermeture annoncée, l’agence disposait de six photographes permanents et d’un réseau de pigistes couvrant l’ensemble de la Finlande. Son service fonctionnait en continu sur l’actualité nationale, internationale et sportive. Les archives proposaient plus de 5,8 millions d’images numériques provenant de fonds d’actualité, de sport et d’illustration. Plus d’un million de photographies historiques remontaient à la création de l’agence et aux Jeux d’Helsinki.
Des photographes là où l’histoire bascule
Les archives de Lehtikuva racontent la Finlande par ses grandes cérémonies, ses élections, ses drames, ses compétitions et ses scènes ordinaires. Parmi les figures marquantes de l’agence, Peter Jansson a photographié pendant près de cinq décennies les affaires criminelles, les procès, le sport et les personnalités. Après ses débuts à Hufvudstadsbladet en 1974, il a travaillé pour Lehtikuva et collaboré avec plusieurs médias étrangers, notamment les quotidiens suédois Expressen, Aftonbladet et Dagens Nyheter. Il a notamment couvert les opérations de secours après le naufrage de l’Estonia, survenu en mer Baltique en septembre 1994, ainsi que les conséquences du tsunami asiatique de décembre 2004. Son travail comprend également des scènes de crime, des audiences judiciaires, des mariages de personnalités et de nombreux événements sportifs.
Pour Peter Jansson, la valeur d’une photographie d’actualité ne dépend pas seulement de sa perfection formelle. Une image légèrement floue peut devenir irremplaçable lorsqu’elle constitue la seule preuve visuelle authentique d’un moment historique. Jussi Nukari appartient également aux photographes associés à l’histoire de l’agence. En 2013, il photographie à Saint-Pétersbourg la militante finlandaise de Greenpeace, Sini Saarela, pendant son procès. Détenue en Russie après une action contre une plateforme pétrolière dans l’Arctique, elle apparaît dans une image sans effet spectaculaire, entièrement portée par la gravité de la situation. La photographie reçoit le prix finlandais de l’image d’actualité de l’année. Le jury salue une photographie directe, sobre, dont le contenu se suffit à lui-même. Jussi Nukari revendique une conception exigeante du photojournalisme : honnêteté et fiabilité.
Le sport occupe depuis les Jeux d’Helsinki une place centrale dans l’identité de Lehtikuva. Heikki Saukkomaa, l’un de ses photographes les plus expérimentés, a couvert plusieurs dizaines de Jeux olympiques et de grands rendez-vous internationaux. Lors des Jeux olympiques de Tokyo, il photographie le nageur finlandais Ari-Pekka Liukkonen à l’issue d’une série du 50 mètres nage libre. Coincé derrière les corps de ses adversaires, le nageur observe le tableau d’affichage avec prudence, cherchant un résultat inférieur à ses attentes. L’image, envoyée directement depuis l’appareil sans recadrage ultérieur, reçoit le prix de la photographie sportive finlandaise de l’année.
La réussite tient autant à l’attente qu’au déclenchement. Sur un 50 mètres, la course ne dure qu’une vingtaine de secondes. Depuis un emplacement attribué à l’avance, sans possibilité de se déplacer ni même de se lever, le photographe doit anticiper les mouvements, les éclaboussures et les rares instants où le visage du nageur devient visible. Heikki Saukkomaa n’a pas photographié la performance elle-même, mais l’incertitude qui la suit.
Des images finlandaises sur le marché mondial

Minna Holopainen, rédactrice en chef correspondante de STT, est photographiée lors d’une réunion de la News Media Coalition (NMC), le mardi 13 octobre 2026, à Bruxelles.
Photographie Jonas Roosen / Belga / Sipa press
La production de Lehtikuva ne s’arrêtait pas aux frontières finlandaises. L’agence était partenaire de The Associated Press, qui la présente comme la plus ancienne et la plus importante agence photographique de Finlande, spécialisée dans l’actualité nationale et les images éditoriales de la société finlandaise. Cette coopération faisait entrer ses photographies dans un réseau mondial de médias.
Pour l’actualité internationale, Lehtikuva s’appuyait également sur les images de l’Agence France-Presse (AFP). Lors de l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, l’agence expliquait que son service utilisait principalement les photographies produites par l’AFP dans la région, tout en envoyant l’un de ses propres photographes à la frontière. Elle refusait de diffuser directement les images de l’agence officielle russe TASS et avertissait ses clients lorsque l’authenticité ou l’indépendance d’autres sources ne pouvait être pleinement vérifiée.
Sanoma, propriétaire et ancien principal client
Au centre de cette triste affaire se trouve le groupe Sanoma Media Finland, actionnaire majoritaire de STT. Cette entreprise détient environ les trois quarts de l’agence. Elle appartient au groupe finlandais Sanoma, actif dans les médias et l’éducation. Sanoma Media Finland se présente comme le premier groupe multimédia de Finlande. Il exploite des journaux, des magazines, des chaînes de télévision et de radio ainsi que des médias numériques et mobiles. En 2025, il déclarait toucher 96 % des Finlandais chaque semaine, employer en moyenne environ 2 100 personnes et réaliser 557 millions d’euros de chiffre d’affaires.
Parmi ses activités figurent notamment les journaux Helsingin Sanomat et Ilta-Sanomat, ainsi que Nelonen Media, qui regroupe ses activités audiovisuelles. Le groupe n’est donc pas un simple investisseur financier : il constitue l’un des acteurs dominants de la presse et de l’audiovisuel finlandais, mais aussi un ancien client essentiel des contenus de STT.
La situation comporte ainsi un paradoxe. Sanoma avait participé à la création de Lehtikuva en 1951, puis vendu l’agence photographique à STT en 2010. Devenu actionnaire majoritaire de STT en 2018, le groupe a ensuite cessé d’acheter ses services d’information et de photographie, disposant de ses propres rédactions et photographes, contribuant ainsi à la dégradation de la situation financière de l’agence. Sanoma Media Finland a recherché d’autres investisseurs. Le groupe s’est même déclaré prêt à céder sa participation pour un prix symbolique, mais aucun candidat ne s’est présenté.
Les négociations concernant le sort des salariés ne sont pas terminées. Quatre-vingt-neuf postes doivent disparaître, dont 68 postes de journalistes. Trente contrats à durée déterminée ou accords-cadres prendront également fin. Environ six salariés occupant des fonctions non journalistiques pourraient se voir proposer de rester dans l’entreprise. En effet, seule une petite activité commerciale survivra. STT Viestintäpalvelut, qui diffuse les communiqués des entreprises et des organisations, continuera de fonctionner avec ses sept salariés. Rentable, cette branche contribuait jusqu’à présent à couvrir les pertes des services d’information et de photographie. Le président du conseil d’administration, Petteri Putkiranta, évoque une issue que personne ne souhaitait. Les activités accumulaient les pertes depuis longtemps et les précédentes mesures d’économie n’ont pas suffi à garantir leur viabilité.
Qui prendra désormais les photos ?
La disparition de Lehtikuva pose une question très concrète : qui se rendra désormais dans les couloirs du Parlement, devant les tribunaux, au bord des terrains de sport ou sur les lieux d’un événement imprévu ?
Le photojournaliste Antti Yrjönen rappelle que l’agence mutualisait le coût de cette présence. Un photographe accrédité au Parlement ou positionné au bord d’un stade pouvait fournir plusieurs journaux à la fois. Si chaque rédaction doit désormais envoyer sa propre équipe, beaucoup renonceront probablement à couvrir les événements jugés secondaires ou trop incertains. Les grandes rencontres internationales continueront d’attirer les photographes. Pour les événements plus modestes, les rédactions risquent en revanche de se reporter sur les images fournies par les organisateurs, les entreprises, les fédérations ou les responsables politiques eux-mêmes. Le danger est alors de voir l’actualité photographiée principalement par ceux qui désirent apparaître dans l’image.
Comme partout, la perte ne se mesure donc pas seulement au nombre de photographies qui ne seront plus produites. Elle concerne l’indépendance du regard, la possibilité de montrer ce qui n’était pas prévu et la conservation d’une mémoire visuelle qui ne soit pas uniquement composée d’images de communication.
Des millions d’images en suspens
L’avenir des archives reste incertain. STT indique étudier les possibilités d’exploitation commerciale de ses fonds et de certaines technologies en cours de développement. Le communiqué ne précise cependant ni le futur dépositaire des collections ni les modalités d’accès pour les médias, les éditeurs, les chercheurs et le public après le 31 mars 2027.
La question est loin d’être secondaire. Avec plus de 5,8 millions de fichiers accessibles en ligne et un fonds historique remontant aux années 1950, Lehtikuva conserve une part majeure de la mémoire visuelle finlandaise : Jeux olympiques, vie parlementaire, présidences successives, relations avec l’Union soviétique puis la Russie, adhésion à l’Union européenne, transformations sociales, sport, culture et scènes du quotidien.
Une agence photographique peut fermer tout en laissant derrière elle des kilomètres d’étagères, des négatifs, des diapositives, des légendes et des millions de fichiers. Sans financement, classement, maintenance informatique et gestion des droits, une archive peut demeurer physiquement présente tout en devenant pratiquement invisible.
La présidente du Syndicat des journalistes de Finlande, Marjaana Varmavuori, a qualifié l’annonce de « dévastatrice ». Elle considère le rôle de l’agence comme irremplaçable dans la production et la circulation d’informations fiables et se dit profondément choquée que l’État et les entreprises de médias laissent l’agence nationale s’effondrer.
- Finlande
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