Che Guevara. Der Spiegel nº 342, 16 septembre 1996. Collection privée

« Icônes, images fantasmées », présentée au Centre de la photographie de Mougins, réfléchit à la fabrication des icônes et au pouvoir des images. Un sujet d’actualité. A voir jusqu’au 7 février 2027.

Ce lieu remarquable dédié à la photographie, bâti à la place d’un ancien presbytère, offre une architecture sobre et élégante. Il est ancré au cœur du vieux village de la Côte d’Azur où Pablo Picasso vécut les douze dernières années de sa vie.

François Cheval, conservateur de musée et directeur du musée Nicéphore Niépce à Chalon-sur-Saône entre 1996 et 2006, en assure la direction artistique depuis 2020. Il a mis en place une programmation artistique exigeante, questionnant sans relâche la place de l’image dans notre société, au-delà de sa valeur esthétique et marchande. Aujourd’hui, la nouvelle municipalité n’a pas renouvelé son contrat. Il avait déjà mis un terme à sa collaboration de vingt ans avec le musée Nicéphore Niépce, suite à un désaccord avec la ville qui n’approuvait plus ses projets. « Je suis trop “woke” à leurs yeux », dit-il en souriant. Il ne nourrit aucune amertume, fier de ses réalisations et de ce qu’il a pu apporter au public en faisant bouger les lignes. Une nouvelle mission ambitieuse l’attend d’ores et déjà : prendre la tête du musée de la photographie de l’île Maurice, qui verra le jour fin 2027 dans un ancien cinéma.

François Cheval est entouré de deux commissaires pour sa dernière exposition, Yasmine Chemali et Christelle Rochette. Réalisée dans le cadre d’un échange avec le musée de l’Image à Épinal, elle analyse les ressorts qui transforment une image en icône et s’articule en douze chapitres. Photographies, coupures de presse, objets dérivés décrivent la fascination exercée par des figures devenues quasi surnaturelles. Elles défilent comme dans un kaléidoscope.

Petit tour d’horizon du culte des idoles

Le visage du Christ, objet de ferveur absolue, demeure l’icône religieuse la plus reproduite au monde. Universellement reconnu, aucun texte pourtant ne décrit son apparence. Son portrait orne chambres et salons et figure sur nombre d’objets populaires : assiettes, cartes postales animées.

Réalisée en 1960 à Cuba par Alberto Korda, la photographie du Che, « Guerrillero Heroico », est devenue le symbole du martyr et de l’idéal révolutionnaire. Elle s’affiche en posters, sur les briquets ou les coques de téléphone. Dommage que son auteur n’ait jamais touché aucun droit.

Norma Jean a été transfigurée en Marilyn Monroe, une idole fabriquée de toutes pièces. Sa beauté sensuelle, sa quête de contrôle sur son image, les péripéties de son existence l’ont menée à une fin tragique, la faisant accéder au panthéon des stars. Toujours le culte du martyr.

La dépouille d’Eva Perón, momifiée dans son cercueil de verre, lui confère un statut de relique sacrée. Son engagement a pris la forme d’un mythe contemporain.

Diego Maradona, surnommé « le Dieu du football », a été élevé au statut de saint laïc. Il a fait, de son vivant, l’objet d’un culte. Aucune de ses frasques n’a atteint l’image qu’on avait de lui. Il a littéralement déchaîné la dévotion populaire.

L’image du Padre Pio, porteur des stigmates du Christ et canonisé en 2002, est devenue une icône-relique qui s’est propagée bien au-delà de l’Italie, attirant des milliers de pèlerins dans la région des Pouilles.

Les Beatles ont suscité une ferveur proche d’un culte religieux, extases et évanouissements à l’appui. On découvre un Monopoly à leur effigie. John Lennon affirmait que le groupe était devenu « plus populaire que le Christ ».

Notre Johnny national a déclenché, lui aussi, la vénération de ses fans. Imitations, sosies, son image s’est démultipliée. Filo Loco, bouquiniste et éditeur, a collecté pendant quatre ans peintures, dessins, canevas, sculptures d’artistes en herbe rendant hommage à l’idole des jeunes. Naïf et touchant.

Brigitte Bardot a bouleversé les représentations de la femme dans les années soixante, en affichant son insolente liberté. Simone de Beauvoir la décrit comme « une Ève avant le péché originel ».

Lady Diana est devenue, quant à elle, une icône intouchable en trouvant la mort dans le crash de son véhicule sur le treizième pilier du tunnel de l’Alma à Paris. La symbolique du tunnel et du chiffre treize lui ont conféré le statut de sainte contemporaine.

La photographie du 30 octobre 1941 illustrant l’appel du 18 juin représente de Gaulle seul devant son micro à la BBC. Elle assoit le mythe fondateur d’une légitimité, celle d’une France « éternelle ».

Frida Kahlo, dont l’image est reproduite sur des milliers de produits dérivés, tee-shirts, coussins, porte-monnaie, incarne la souffrance transformée en création. Son corps meurtri s’inscrit dans l’iconographie doloriste, inspirée par les ex-voto mexicains.

Du saint au héros en passant par le martyr, cette collection d’icônes interroge les croyances collectives qui transforment une image en objet de vénération.

« Icônes, images fantasmées »

Centre de la photographie de Mougins jusqu’au 7 février 2027.

 

Isabelle Stassart
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