
Photo: Thibaut Derien
Depuis vingt ans, Thibaut Derien photographie des magasins abandonnés, des devantures défraîchies, des vitrines vides, traces d’un monde disparu. Témoignage du temps qui passe, évocation muette d’un temps où il y avait encore une activité commerciale dans les villages, avant l’arrivée des centres commerciaux et de l’achat sur Internet. Avoir à Little Big Galerie, Paris, jusqu’au 30 juin 2026.
C’est un voyage dans le temps auquel nous invite le photographe. Un temps où les bourgs et villages de France étaient le cœur battant de la vie rurale. Il y avait toujours un boucher, un boulanger, un coiffeur, une épicerie, un hôtel, des bistrots, et même un photographe, tous lieux de commerce et d’échange. Mais la concurrence des grandes surfaces loin du centre de la vie communale, a sonné le glas de ces activités. Restent des vitrines vides à l’esthétique datée, vestiges d’une époque qui ne reviendra plus. On pourrait se croire face à des décors de cinéma si l’on ne se souvenait pas que ces endroits étaient pleins de vie et que là, se construisait un précieux lien social qui disparaît en même temps que ces boutiques mettent la clé sous la porte.
Thibaut Derien est allé à la recherche de ces lieux à l’abandon, réalisant des prises de vue frontales excluant toute présence humaine, photographiant l’absence et l’écho d’une animation disparue. C’est bien d’une ville fantôme qu’il s’agit là. Une fois passé le sentiment de vide que l’on peut ressentir et avec un peu d’imagination, on pourrait presque voir des spectres se mouvoir dans ces photos. On se surprend à espérer qu’une porte s’ouvre, qu’un visage apparaisse derrière un rideau tiré et que ces scènes d’un théâtre de la vie maintenant sans acteur se remplissent à nouveau de paroles, de rires et des sons d’une activité humaine. On remarquera aussi qu’il y a, à l’occasion, une charmante esthétique dans les décors, les typographies, et une poésie dans les noms (« Au gagne petit », « Au p’tit farceur », « Au bon goût », « Chez Angèle »).
« J’en avais marre de la capitale. Trop de bruit, trop de gens. Et puis je ne supportais plus mes voisins. Je voulais changer d’air, et surtout de vie. Je passais le plus sombre de mon temps affalé dans mon canapé, à refaire non pas le monde, mais l’endroit idéal où m’installer. Je m’imaginais alors vivant dans un petit village à la campagne, mais pour y avoir grandi, je savais déjà que les grands espaces n’étaient pas faits pour moi. Je me voyais repartir à zéro au bord de la mer, mais le vent et le cri des mouettes m’ont toujours tapé sur le système. Bref, je tergiversais. Je me suis donc longtemps demandé où poser ces valises que je n’avais pas encore faites, jusqu’au jour où je suis tombé dessus, par hasard. Une ville sans voiture ni habitant, sans bruit ni mouvement, calme comme la campagne, reposante comme l’océan, mais sans nature. Aujourd’hui, je me promène en silence dans ces rues rien qu’à moi, où je n’ai qu’à me servir, où tout me tend les bras. Au début, je me suis bien posé quelques questions : que s’était-il passé ici et qu’était devenue la population ? Exode rural, catastrophe naturelle, cataclysme écologique, peu importe finalement. Avec le temps, j’ai appris à ne pas bouder mon plaisir, et la seule chose qui m’inquiète désormais, c’est de savoir combien de temps cela va durer. Je tue le temps, qui ne passe plus vraiment par ici, en imaginant toutes ces vies passées derrière ces volets fermés, ces rideaux de fer tirés. Je suis comme perdu sur une île déserte, sauf que je n’ai pas envie que l’on me retrouve. J’habite une ville fantôme. »
Exposition « J’habite une ville fantôme » Thibaut Derien, Little Big Galerie, Paris, jusqu’au 30 juin 2026
Le site du photographe
Un livre
- Sport Images Festival à Deauville
Plus vite, plus haut, plus de photos - 12 juin 2026 - Thibaut Derien
« J’habite une ville fantôme » - 12 juin 2026 - François Le Guen
Grand Prix Photo Sociale 2026 - 12 juin 2026












