Natalia devant la tombe de son fils Serhiy, mort près de Bakhmout en septembre 2022. Photographie: Marion Péhée

Natalia devant la tombe de son fils Serhiy, mort près de Bakhmout en septembre 2022.
Photographie Marion Péhée

En direct de Perpignan : Un travail sur le conflit en Ukraine qui ne raconte pas la guerre à travers les batailles, les armes ou les destructions, mais à travers ce qu’elle fait à la jeunesse dans la durée.

Marion Péhée est lauréate 2025 de la Bourse Canon de la Femme Photojournaliste pour ce travail d’une profondeur particulière. En 2016, à Chtchastia, dans le Donbass, elle avait photographié un groupe d’adolescents vivant à quelques kilomètres de la ligne de front. Elle les a retrouvés près de dix ans plus tard, devenus adultes, alors que la guerre a profondément bouleversé leurs existences. La ville est aujourd’hui occupée par l’armée russe et le groupe d’amis s’est dispersé. Certains sont devenus soldats ukrainiens ou russes, d’autres ont disparu, sont morts, ont quitté la région ou vivent désormais dans les territoires occupés.

Ce qui frappe d’abord, c’est le temps qui s’est écoulé entre les photographies. Revoir les mêmes personnes et raconter ce qu’elles sont devenues, permet de mesurer concrètement les effets de dix années de conflit en Ukraine. Une photographie de jeunesse, qui pouvait alors sembler presque anodine, acquiert rétrospectivement une tout autre signification. Ainsi, l’une des images réalisées en 2016 montre des adolescents réunis sur un banc. Ils plaisantaient alors en « jouant à choisir leur camp », entre Ukraine et séparatistes. Dix ans plus tard, cette scène prend une dimension tragique, leurs trajectoires ont été déterminées, parfois brutalement, par cette guerre qu’ils considéraient avant avec une forme d’insouciance, c’était presque un jeu.

C’est là que réside l’intérêt du travail de Marion Péhée, faire du destin de ces jeunes gens le révélateur de la géopolitique. La guerre n’est plus une abstraction entre deux États ou deux armées. Elle se lit dans les choix, les engagements, les séparations et les destins individuels de ces personnages. Cela pose également une question essentielle. Que devient une jeunesse lorsqu’elle grandit avec la guerre comme horizon ?

À Chtchastia, ces adolescents avaient appris très tôt à vivre avec la proximité du front, mais ils n’étaient pas encore définis par elle. Ils avaient leurs amis, leurs projets, leurs plaisanteries, leurs rêves. Le temps passant, la guerre a progressivement influencé leurs trajectoires personnelles jusqu’à parfois les façonner entièrement. Il y a aussi, dans ce travail, la dimension profondément personnelle du rapport entre photographe et photographiés. Revenir dix ans après suppose une relation moins fugace qui dépasse le simple reportage et devient un acte de mémoire s’inscrivant dans un temps long. Le destin de Vova est particulièrement révélateur. Photographié à 18 ans en 2016, il voulait devenir sniper et s’est engagé dans l’armée la même année.

Lorsque Marion Péhée le retrouve en 2025, il a 27 ans et a grandi dans les tranchées. En quelques images, c’est toute une décennie de guerre qui se condense dans le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Le titre de l’exposition, « Une génération marquée par la guerre », prend alors tout son sens. Il ne s’agit plus seulement de jeunes qui ont connu la guerre, il s’agit d’une génération dont les choix de vie, les rapports aux autres et parfois même l’identité ont été construits à travers elle. Cela rappelle aussi que les guerres ne s’arrêtent pas lorsque les combats cessent ou lorsque les médias n’en parlent plus. Elles continuent dans les existences, persistent dans les souvenirs, les séparations, les blessures et les trajectoires de celles et ceux qui ont grandi avec elles.

Entretien avec Marion Péhée

Dix ans plus tard, qu’est-ce qui avait la plus changé chez ces personnes ?

Quand je les ai rencontrés, ils étaient dans une forme d’insouciance, ils faisaient la fête, il y avait de très joyeux, il y avait un peu de fierté d’être là aussI. Quand je les ai retrouvés, ils avaient perdu toute cette joie, toute cette insouciance parce qu’il y a beaucoup de choses qui sont très douloureuses pour eux tous. Je pense à Vova, qui a grandi dans les tranchées, a passé dix ans dans l’armée ukrainienne, est totalement détruit et a beaucoup de mal maintenant à s’adapter à la vie civile. Je l’ai connu très enthousiaste mais maintenant, ce n’est plus la même personne.

Comment vous avez fait pour reprendre contact avec eux ? Est-ce que ça a été compliqué ?

Ca a été extrêmement difficile. En 2016, je débutais et je ne savais pas trop où j’allais, ce que j’allais faire. Mais j’avais envie de raconter l’histoire de ces jeunes gens parce que j’avais rencontré deux filles qui avaient fait partie d’un bataillon de volontaires à l’âge de 14 ans, cet engagement m’avais beaucoup impressionnée et j’ai photographié leur quotidien, sans projet derrière. Et donc dix ans plus tard, j’avais des prénoms, parfois même des surnoms, mais rien de très répertorié. Quand j’ai appris au moment de l’invasion à grande échelle que l’une des jeunes que j’avais suivies, avait été enlevée par l’armée russe,  je me dis que ce qui se passait était grave et je me suis dit, qu’il fallait que je raconte leur histoire. Ca a été très compliqué pour les retrouver. J’avais quand même deux, trois contacts et à partir de ça, ils m’ont donné d’autres contacts qui eux-mêmes m’en ont donné d’autres. Je ne les ai pas tous retrouvés, mais j’ai pu en approcher certains par différents biais, par des amis, par de la famille.

Ces jeunes gens sont maintenant des deux côtés d’une frontière. Vous avez photographié uniquement du côté ukrainien, pas du côté russe, pourquoi ?

C’est compliqué, voire impossible de se rendre actuellement en Russie et ça aurait pu être dangereux autant pour eux que pour moi. Il faut vraiment comprendre que le territoire occupé est complètement fermé. Même le réseau telegram que j’utilise normalement pour communiquer avec eux a été coupé. Tout est très difficile et j’ai donc du travailler uniquement en Ukraine. Il y a une jeune qui me disait que là-bas ils n’ont plus de liberté sur rien du tout. Plus de liberté d’expression, on ne peut même plus se parler entre voisins et ils vivent dans la peur. Mais pour le prochain volet de ce projet, ce sera dans différents pays d’Europe, parce qu’il y a des jeunes qui ont quand même réussi à partir. Mais voilà, en fait, juste communiquer avec eux en territoire occupé, c’est compliqué.

Vous avez reçu la bourse Canon pour la femme photojournaliste l’année dernière. Ça a changé quoi pour vous ?

C’est absolument indispensable de recevoir ce genre de financement pour pouvoir continuer de tels projets. Parce quand j’ai commencé ce travail je l’ai fait à mes frais. Et très vite, je me suis rendue compte que ça allait être difficile de continuer et que si je ne trouvais pas une bourse qui pourrait financer ce projet, j’allais devoir arrêter. Donc, je suis très reconnaissante d’avoir eu cette bourse et d’avoir pu poursuivre ce travail, parce que cela me paraît absolument essentiel de raconter les histoires et les parcours de ces individus.

Exposition Donbass, une génération marquée par la guerre,

Marion Péhée, Couvent des Minimes

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Gilles Courtinat
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