
Einstein en 1951. Photographie: Arthur Sasse / International News Service
Einstein – Autopsie d’une photogénie, de Martine Ravache, n’est pas une nouvelle biographie du célèbre physicien. L’ouvrage cherche plutôt à comprendre comment un scientifique est devenu l’un des visages les plus célèbres du XXᵉ siècle, et quel rôle la photographie a joué dans la construction de cette icône universelle.
Derrière le mythe, il faut d’abord retrouver l’homme. Dès l’adolescence, Albert Einstein affirme une grande indépendance d’esprit. À seize ans, supportant mal la discipline rigide de son lycée de Munich, il quitte l’établissement et rejoint sa famille, alors installée en Italie. Il poursuit ensuite ses études en Suisse. Passionné par les mystères de la physique, il s’interroge sur la nature de la lumière. Une question, en particulier, nourrit sa réflexion : que verrait‑il s’il pouvait voyager aux côtés d’un rayon lumineux ? Après ses études à l’École polytechnique de Zurich, où il rencontre sa future épouse, Mileva Marić, Einstein travaille à l’Office fédéral des brevets de Berne. En 1905, au cours de ce qui deviendra son annus mirabilis, il publie plusieurs articles qui bouleversent la physique. Il expose notamment les principes de la relativité restreinte et établit l’équivalence entre masse et énergie, à l’origine de la célèbre formule E = mc².
Dix ans plus tard, en 1915, il présente la théorie de la relativité générale. La gravitation prend alors une nouvelle dimension : elle est décrite comme une conséquence de la courbure de l’espace‑temps sous l’effet de la matière et de l’énergie. En 1919, l’observation d’une éclipse solaire permet de mesurer la déviation de la lumière des étoiles passant à proximité du Soleil. Les résultats sont présentés comme une confirmation spectaculaire des prédictions d’Einstein. La presse internationale s’empare de l’événement et, presque du jour au lendemain, le physicien devient une célébrité mondiale. En 1921, il reçoit le prix Nobel de physique, non pour la relativité, mais principalement pour son explication de l’effet photoélectrique. Désormais célèbre, Einstein voyage, donne des conférences et attire partout journalistes et photographes. L’histoire européenne finit cependant par le rattraper. En 1933, après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, Einstein, juif et opposé au nazisme, décide de ne plus retourner en Allemagne. Après quelques mois en Belgique, il s’installe aux États‑Unis, à Princeton, où il vivra jusqu’à sa mort. C’est aussi durant ces années que son apparence devient indissociable de sa célébrité.
On estime que 3 000 photographies d’Einstein sont répertoriées dans les archives d’une grande agence. Un chiffre considérable pour un scientifique de cette époque. Comment un physicien a‑t‑il pu devenir aussi reconnaissable qu’un acteur de cinéma ? Martine Ravache avance une explication : sa photogénie, qu’elle distingue de la beauté. Cheveux en bataille, vêtements froissés, veste de cuir, pipe ou béret composent progressivement une silhouette immédiatement identifiable. Mais Einstein possède surtout un naturel exceptionnel devant l’objectif : il ne cherche pas toujours à contrôler son image, regarde le photographe, joue avec lui, sourit et accepte volontiers de bousculer la représentation traditionnelle du savant austère. Certains photographes vont contribuer plus que d’autres à cette transformation. En 1938, Lotte Jacobi réalise de lui un portrait intime et étonnamment moderne. Mais c’est surtout Arthur Sasse qui, en 1951, saisit l’image appelée à devenir légendaire.
À la sortie d’une soirée organisée pour son soixante‑douzième anniversaire, fatigué d’être sollicité par les photographes, Einstein tire spontanément la langue. Sasse déclenche. Ce geste de quelques secondes va traverser les décennies. Recadrée autour de son visage, la photographie transforme le grand savant en personnage facétieux, irrévérencieux et profondément humain. Derrière cette image sympathique demeure pourtant un homme beaucoup plus complexe. Martine Ravache s’intéresse également à sa vie privée, à ses contradictions et aux interrogations qui entourent notamment la place de sa première épouse, Mileva Marić, dans son parcours intellectuel. Son livre devient alors une réflexion plus large sur le pouvoir de la photographie et la fabrication des mythes. À force d’être reproduit, le visage d’Einstein finit presque par se substituer à l’homme réel. Ses cheveux blancs, son regard malicieux et sa langue tirée deviennent les symboles du génie, de la science, de la liberté et de l’anticonformisme. Einstein meurt à Princeton le 18 avril 1955, à l’âge de 76 ans, à la suite de la rupture d’un anévrisme de l’aorte abdominale. Mais sa disparition ne met pas fin à la fascination qu’il exerce.
Lors de l’autopsie, le pathologiste Thomas Harvey prélève son cerveau, qui sera conservé, découpé en fragments et étudié pendant plusieurs décennies dans l’espoir d’y découvrir des particularités anatomiques susceptibles d’expliquer son génie. L’histoire prend une tournure plus singulière encore : ses yeux auraient également été prélevés et confiés à son ophtalmologiste, Henry Abrams. Selon plusieurs témoignages, ils auraient ensuite été conservés dans le coffre d’une banque à New York. Le reste de son corps est incinéré et ses cendres dispersées dans un lieu tenu secret, afin qu’aucune sépulture ne puisse devenir un lieu de culte. Ainsi, même après sa mort, le corps d’Einstein devient à son tour l’objet de la fascination suscitée par le mythe du génie. La vie de l’homme s’achève, mais celle du mythe continue. C’est tout le paradoxe exploré par Martine Ravache : la photographie nous donne l’impression de connaître Einstein alors qu’elle contribue peut‑être aussi à dissimuler l’homme derrière son image. Autopsie d’une photogénie raconte ainsi moins la vie d’Albert Einstein que la naissance d’une icône : celle d’un scientifique dont le visage est devenu presque aussi célèbre que ses découvertes. Einstein disparaît en 1955. Son image, elle, lui survit et finit par se confondre avec le mythe.
- Martine Ravache
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