Exposition "Photographier pour raconter". <br>Photographie Gilles Courtinat

Exposition « Photographier pour raconter ».
Photographie Gilles Courtinat

À Moulins, le Musée de l’Illustration Jeunesse consacre une exposition à un territoire encore relativement peu exploré, celui du livre photographique pour enfants. Sont réunis photographies, albums, ouvrages rares et créations contemporaines, pour montrer que la photographie n’a jamais été, dans la littérature jeunesse, une simple concurrente ddessin, mais bien plus que cela. A voir jusqu’au 3 janvier 2027;

Si une première approche peut faire penser que l’illustration dessinée règne sans partage sur la production de livres pour enfants, l’exposition « Clic. Photographier pour raconter », récuse cette affirmation un peu trop rapide. Depuis les premiers usages de la photographie jusqu’aux créations les plus contemporaines, l’appareil photo s’est révélé un formidable outil pour raconter des histoires, observer le réel et apprendre à regarder. Le parcours, conçu autour de cinq thèmes : « Des bêtes », « Voir l’ailleurs », « Regarder la nature », « Jeux d’enfants » et « De l’autre côté du miroir » faisant apparaître une extraordinaire diversité de pratiques. Photographies documentaires, imagiers, mises en scène, photomontages, collages, images numériques, la photographie peut informer, étonner, faire rire, raconter une fiction ou produire du merveilleux. A noter que nombre de photographes, et non des moindres, se sont frottés à l’exercice : Alexander Rodtchenko, Claude Cahun, Laure Albin-Guillot, Ergy Landau, Robert Doisneau, Frank Horvat, Xavier Lambours, Eikoh Hosoe, Marc Riboud, Edward Steichen, Sarah Moon, William Wegman, Martin Parr, Gabriele Galimberti, Jan Von Holleben , Charles Fréger, Annette Messager, etc.

À l’heure où les images générées par l’intelligence artificielle peuvent imiter presque tous les styles photographiques et où les enfants grandissent dans un univers saturé d’images, l’exposition apparaît aussi comme une interrogation sur l’apprentissage du regard. Comprendre comment une photographie est fabriquée, pourquoi elle paraît crédible, comment elle se combine avec du texte ou avec d’autres images, comment elle peut faire réagir ou rêver. La photographie destinée aux enfants n’est ni une photographie simplifiée ni une illustration photographique. Elle possède ses propres règles, ses propres pièges et ses propres libertés. Montrer que la photographie peut être tour à tour preuve, jeu, document, fiction, objet esthétique ou instrument de découverte, ne cherche pas à expliquer aux enfants ce qu’ils doivent voir, mais leur donne plutôt les moyens de regarder autrement. Et, dans un monde où nous n’avons jamais produit ni consommé autant d’images, cette capacité-là n’a rien d’anodin.

Entretien avec Laurence Le Guen, commissaire de l’exposition

Quel est votre rôle dans le cadre de cette exposition ?

Je suis co-commissaire de l’exposition. La responsable scientifique du Musée de l’Illustration Jeunesse de Moulins a fait appel à moi parce qu’on s’était rencontrées lors d’un colloque qu’elle avait organisé sur l’illustration jeunesse il y a deux ans. Dans le cadre du bicentenaire, elle voulait accorder une place à la photo et savait que ma spécialité, en tant que chercheuse, c’est le livre photo jeunesse. J’ai soutenu une thèse sur le sujet en 2019, publié un livre grand public en 2022 sur l’histoire des livres photo pour enfants et j’interviens régulièrement dans des colloques. J’ai également rédigé des articles scientifiques pour présenter la photolittérature jeunesse, c’est-à-dire tout le champ des livres photographiques pour enfants illustrés par la photographie.

Quand on observe la production de livres pour la jeunesse, on constate que la photographie y est peu présente. Pourquoi ?

Quand j’ai démarré ma thèse en 2015, mon directeur de recherche m’avait dit : « Tu vas voir, tu vas trouver très peu de livres photographiques pour enfants. Si tu en as à peu près 400 dans ton corpus, c’est à peu près tout ce que tu vas trouver ». En fait non, il y a des milliers de livres pour enfants illustrés de photos qui existent, qui sont assez méconnus, et je continue d’en trouver encore. Il faut donc qu’on s’enlève l’idée que les livres photographiques pour enfants sont peu nombreux. Après, ils sont mal connus, ils ont une histoire vraiment en dents de scie qui fait qu’il y a eu de grosses périodes de production, puis des baisses. Et surtout, il y a eu des critiques venant des passeurs de livres, critiques de littérature jeunesse ou même des gens des bibliothèques qui disaient que le livre photo n’est pas tellement fait pour les enfants, que ça bride l’imaginaire, que c’est trop réel, plat. Il valait mieux alors mettre du dessin dans les livres pour enfants, ce qui garantirait un bon ouvrage. Ce sont des critiques qui ont eu cours à peu près jusqu’aux années 90, avec des attaques hyper virulentes. Et puis, avec les premiers articles et recherches sur le sujet et tout un travail de valorisation, on s’est aperçu que ces livres photo étaient nombreux, qu’il y avait des pépites. Et actuellement, il y a vraiment un foisonnement chez les éditeurs pour produire des livres photographiques pour enfants qui font preuve d’une inventivité vraiment renouvelée avec des photomontages, du graphisme, plein de choses assez innovantes dans le domaine. Dans le cadre du bicentenaire, il y a un focus sur ces livres photographiques pour enfants, un soutien du ministère de la Culture pour créer ou rééditer des livres photographiques et de nombreux éditeurs qui s’emparent de cette production. Donc non, le livre photographique n’est pas mort, il est important et il est en pleine expansion. Mon travail, c’est de le valoriser de façon à ce que les parents d’aujourd’hui n’hésitent plus, quand ils vont acheter un livre pour leur enfant, à se pencher aussi sur le livre photographique.

D’où viennent les réticences ? Éditeurs, auteurs, parents ?

De tous les passeurs de livres, donc les parents, les gens des médiathèques, les libraires, les éditeurs qui pensent qu’ils ne vont pas trouver un public pour acheter ce genre de production et qui sont toujours un peu frileux à se lancer dans l’aventure, croyant aussi que cela risque d’être plus cher qu’avec des dessins. Parfois, ça vient également des photographes qui ne pensent pas du tout à proposer ce genre de projet à un éditeur. Sans oublier le poids de l’habitude qui fait que le beau livre ne devrait exister qu’avec des illustrations dessinées.

Et finalement, qu’en pensent les principaux intéressés, les enfants ?

C’est le plus important. En 2019, à l’université où j’interviens, on a mis en place une étude auprès d’un panel d’enfants d’une école de Rennes en leur proposant une même histoire, illustrée d’un côté par la photographie et de l’autre par des dessins. Il s’agissait de tester leur façon de lire, de consulter les pages, d’associer le texte et l’image. On a recueilli ensuite leurs impressions et on s’est aperçu qu’ils aiment autant le dessin que la photographie pour différentes raisons. La photographie leur semble souvent plus réelle, plus porteuse de découvertes, comme, par exemple, pour apprendre à connaître la vie des enfants d’ailleurs. Le dessin était souvent pour eux porteur d’imaginaire, mais ils reconnaissent aussi qu’avec des photos, on peut jouer à tromper la réalité, ce n’est plus du tout une certitude pour eux que la photo soit une attestation de la réalité. Donc, les enfants ne sont pas du tout réticents aux livres photographiques, ce sont bien les parents qui pensent que la photo c’est plus difficile. Après, il faut que je nuance parce que, pour les imagiers qui servent à découvrir les objets du quotidien ou le monde un peu plus lointain et donc à acquérir un vocabulaire, quand ils sont illustrés par la photo, ça ne pose aucun problème en fait, ce qui paraît logique. Tout ce qui est lié aux apprentissages accueille la photographie plus volontiers, c’est quand on veut rentrer dans une narration que ça devient plus compliqué.

Est-ce que ces ouvrages ont été un reflet de leurs époques de publication ?

Oui, tout à fait. Ça commence dès les années 1860, aussitôt que la photo a pu être intégrée dans les publications, on va publier des livres photographiques. Et, forcément, ce sera le reflet de leur époque et des évolutions techniques. Les premières photos insérées dans les livres ressemblaient à des tableaux, comme, par exemple, celui réalisé en 1866 par le photographe de la cour du Danemark en collaboration avec Andersen, l’auteur de « La Petite Sirène ». Ce sont des enfants qui prennent la pose comme pour un tableau, on est vraiment dans une photographie picturale. Dans les années trente, on a une photographie qui correspond à ce qui se développe en France dans la presse et la publicité. Une photographie qui donne à voir des objets de près, en lumière artificielle. Des photographes commencent à s’en emparer. C’est Edward Steichen qui, dans les années trente toujours, a réalisé le premier imagier photographique pour enfants, à la demande de sa fille qui ne trouvait pas satisfaisants les livres d’apprentissage pour ses enfants lorsqu’ils étaient illustrés par le dessin. On colle vraiment aux époques. Dans les années 40, vous avez une photographie qui sert à manipuler les esprits, comme avec un imagier fabriqué par les services de Pétain pour apprendre les mots, mais aussi un vocabulaire qui était lié à l’idéologie.

Est-ce que ça peut aider les enfants à développer un regard critique sur les images et les médias ?

Quand on réédite les livres pour enfants de Robert Doisneau, de Claude Cahun, d’Alexander Rodchenko, d’Eikoh Hosoe, on fait découvrir des pans entiers de l’histoire de la photographie. Tous ces ouvrages ont été des livres importants à leur époque et sont accompagnés d’une postface qui permet de découvrir qui étaient ces grands photographes, dans quel mouvement ils sont inscrits. Découverte donc de la photographie d’abord, et aussi de la manière dont on peut traiter l’information, comment la recevoir, alerter sur les manipulations possibles. En tant qu’éditeurs, passeurs de livres et tout simplement adultes, nous avons un rôle à jouer en montrant comment on fabrique un livre photo, comment l’image peut être recadrée, comment certains points de vue peuvent être choisis, comment un texte va donner à lire les images différemment.

« Clic. Photographier pour raconter », Musée de l’Illustration Jeunesse, Moulins, jusqu’au 03 janvier 2027

 

Gilles Courtinat
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