Autoportrait au Chapeau Noir. Jonchères, France. 2022Je fais partie de ceux qui n’aiment pas être pris en photo. À vrai dire, le fait d’être photographié m’indiffère à la condition de ne pas en voir le résultat. Cela doit être le reste d’un complexe d’adolescent quand je fuyais les miroirs. Alors suis-je masochiste en faisant maintenant des autoportraits ? Eh bien, non ! Car être photographié par les autres ou se photographier soi-même n’a rien de similaire. Dans le denier cas, on contrôle son image. Et mon image, en vieillissant, j’ai fini par l’aimer, cette allure d’auguste vieillard à la barbe blanche et aux rides soi-disant pleines de dignité et de sagesse. Un trompe-l’œil bien sûr. S’il y a un message dans cet autoportrait c’est que le photographe se doit de posséder beaucoup plus que ses deux yeux (et donc encore plus que le fameux troisième œil de la clairvoyance.) Avoir des yeux supplémentaires, cultiver un regard à soi, voir ce que les autres ne voient pas. S’efforcer en tout cas de le faire, même si on n’y réussit pas toujours.<br>Texte et photographie François Le Diascorn

Autoportrait au Chapeau Noir. Jonchères, France. 2022 Je fais partie de ceux qui n’aiment pas être pris en photo. À vrai dire, le fait d’être photographié m’indiffère à la condition de ne pas en voir le résultat. Cela doit être le reste d’un complexe d’adolescent quand je fuyais les miroirs. Alors suis-je masochiste en faisant maintenant des autoportraits ? Eh bien, non ! Car être photographié par les autres ou se photographier soi-même n’a rien de similaire. Dans le denier cas, on contrôle son image. Et mon image, en vieillissant, j’ai fini par l’aimer, cette allure d’auguste vieillard à la barbe blanche et aux rides soi-disant pleines de dignité et de sagesse. Un trompe-l’œil bien sûr. S’il y a un message dans cet autoportrait c’est que le photographe se doit de posséder beaucoup plus que ses deux yeux (et donc encore plus que le fameux troisième œil de la clairvoyance.) Avoir des yeux supplémentaires, cultiver un regard à soi, voir ce que les autres ne voient pas. S’efforcer en tout cas de le faire, même si on n’y réussit pas toujours.
Texte et photographie François Le Diascorn

Il y a sept ans, François Le Diascorn a confié cinquante‑cinq ans de travail à la Médiathèque du patrimoine et de la photographie (MPP) et il a eu la chance que son travail soit ainsi protégé. Bonheur supplémentaire, la MPP a décidé d’éditer un remarquable ouvrage bilingue avec 144 photographies légendées avec un rare talent par le photographe. Qui plus est, le prix est raisonnable et je vous encourage vivement à l’acquérir tant qu’il y en a de disponible, car le tirage est modeste.

« C’est au printemps 2018 que j’ai fait la connaissance de François Le Diascorn et de Nancy, car l’un ne va jamais sans l’autre et vice versa. » écrit Gilles Désiré dit Gosset, conservateur général du patrimoine et directeur de la Médiathèque du patrimoine et de la photographie (MPP). « François (ou était‑ce Nancy ?) avait téléphoné à Matthieu Rivallin, mon complice dans la collecte des fonds photographiques, pour discuter de l’avenir de son œuvre, et rendez‑vous avait été pris le 22 mai. Cinq mois après, Matthieu partait pour Jonchères, le petit village de la Drôme où vivent Nancy et François. Le projet de donation était enclenché et le tri des archives, démarré sur place par le photographe et son épouse. La lettre d’intention de don et la convention de cession de droits nous furent apportées en mains propres lors d’une visite au fort de Saint‑Cyr le 4 juin 2019, et, quelques jours plus tard, une première partie du fonds était prise en charge et transférée depuis la Drôme dans les Yvelines. François Le Diascorn est donc un des premiers photographes à avoir fait confiance à l’État et choisi la MPP pour pérenniser son œuvre, alors que celle‑ci venait tout juste de remettre sur pied la politique de collecte des donations photographiques voulue par le ministère de la Culture dans les années 1980, et mise en sommeil depuis la fin des années 1990. »

J’ai connu le nom de Le Diascorn dès ses débuts en photographie à la fin des années soixante‑dix, alors qu’il faisait partie de la seconde génération de photographes d’une modeste pionnière agence de photo, l’agence VIVA fondée par une poignée de talents à la fin de l’année 1972. Dix ans plus tard, alors que je dirigeais une éphémère Compagnie des Reporters, je fus sollicité pour accueillir les photographes et le fonds photographique d’un VIVA moribond. Christiane et Claude Raymond Dityvon étaient épuisés d’avoir soutenu à bout de bras cette agence bien connue pour la qualité de son fonds N&B alors que la couleur envahissait les pages des magazines et les catalogues. François fut l’un des photographes de VIVA qui joua le jeu avec les photographes et les rédacteurs de notre Compagnie des Reporters. Je l’ai toujours vu souriant, même dans l’adversité et la faillite. Toujours présent avec ses deux boîtiers autour du cou. Photographe inclassable, souvent à tort qualifié d’humaniste, alors que ses images sont celles d’un homme facétieux qui regarde le monde avec une certaine ironie. Ses photos ont quelque chose d’éternel, prêtant parfois à sourire, rarement à rire et, parfois, à pleurer, sincèrement, sans fausse compassion pour ce monde. Je ne peux pas parler de François sans évoquer Nancy Guri Ducan, son épouse américaine et journaliste. Ils ne se quittent que rarement. À la Compagnie des Reporters, Nancy a traduit de nombreux reportages. Je lui laisse la parole :

« Dès les premières minutes de ma rencontre avec François autour d’un petit déjeuner à Calcutta, il y a cinquante‑quatre ans, j’ai su qu’il y avait avec nous un troisième personnage : son appareil photo, ou plutôt ses deux appareils, à l’époque des Pentax. Aujourd’hui, après bien des années, je peux toujours dire que François n’est jamais sans ses appareils — des Nikons maintenant — excepté quand il dort. Mais même la nuit, ceux‑ci restent à portée de main. Récemment, nous allions au village d’à côté — neuf kilomètres de descente — pour aller à la pharmacie. Dans la voiture, je vois ses deux boîtiers. “Pourquoi prends‑tu tes appareils ? On ne fait que descendre et on revient tout de suite.” Question ridicule. “On ne sait jamais. Et s’il y avait quelque chose sur le chemin ?” Les mêmes neuf kilomètres que l’on a faits dans les deux sens, plus de mille fois déjà ! Et pourtant, oui ! Il en a vu des choses sur cette seule route : des noyers dans la neige et l’un d’eux qui tend avec une extrême langueur une branche telle un long bras blanc ; un arbre dans un bosquet illuminé par le soleil ; un âne devant une baignoire ; des chevaux s’accouplant ; un vieux mûrier de forme bizarre ; des nuages étranges au‑dessus des falaises… “Il se pourrait qu’il y ait quelque chose…” François voit toujours quelque chose, et souvent ce que les autres ne voient pas, ne remarquent pas. »

Effectivement, François a le chic pour voir « un bouquet de girafes », un chien et un mouton qui sautent ensemble, une tête d’éléphant en haut d’une sortie de métro, etc.

« Dans la réalité : quand quelque chose survient d’inattendu, de merveilleux, de cocasse ou de bouleversant, comme une bulle de mystère venue d’ailleurs éclore à la surface uniforme du quotidien ordinaire. C’est ainsi que les photographies de François Le Diascorn surgissent à nos yeux. » a écrit en 1982 le regretté Jean‑Claude Lemagny (1931–2023), conservateur, historien de la photographie. « Moments qui ont échappé du tissu prévu et rationnel de la vie. Et même, souvent, à l’intérieur d’une image, se trouve comme une goutte de mystère, un regard obsédant ou un objet insolite, qui fonctionne tel un noyau qui rayonne à travers tout le reste. Les autres formes en divergent, comme parcourues par la force qui émane de ce germe premier, énigmatique et fascinant. Croix, roues et nœuds, formes centrifuges ou éclatées, laissons le visiteur en découvrir les variations. Mais d’autres fois, c’est tout l’espace qui est baigné également de mystère. Champ poétique comme il est des champs magnétiques, maintenant gens et objets à distance les uns des autres, chacun retourné à son geste ou à sa situation la plus juste et tous harmonisés à l’ensemble. Instant suspendu, moment parfait d’équilibre qui vient prolonger, comme un point d’orgue infiniment présent, le déclic initial. D’autres fois encore, la structure de l’image évoque ce qui est ici la condition même du photographe : être en marche, en chemin, attentif aux apparitions qui pourront surgir soudain sur les bords de la route. »

François a eu la gentillesse de me permettre de sélectionner six images de ce monumental livre. Plus une, ma préférée, qui pour moi symbolise une époque, celle où nous admirions encore les États‑Unis d’Amérique et où la route s’ouvrait à nous dans les pas de la beat generation.

) Les Marcheurs. Cannon Beach, Oregon, USA. 1976Il y a deux manières de photographier. Soit utiliser son imagination, faire des mises en scène ou bien refuser d’intervenir sur le réel, ne rester qu’un témoin passif. J’ai toujours préféré cette deuxième manière. Ou presque. En 1976, j’ai abandonné un travail bien payé comme commercial d’une agence de publicité prestigieuse, pour franchir le pas et devenir photographe à temps plein. J’ai choisi mon sujet : le drapeau américain. C’est le bicentenaire des États-Unis et les célébrations donneront lieu à un déploiement sans précédent de drapeaux. Je le sais et je vais entreprendre une série sur ce thème. Toutes les images seront faites sur le vif. Mais pas celle-ci. Je demande à Nancy de revêtir par-dessus son maillot la bannière étoilée (qui appartenait à son père) et de se promener le long de la plage de Cannon Beach en Oregon (l’État où elle a grandi). Je fais plusieurs photos mais, évènement imprévu, deux campeurs surgis de nulle part viennent s’interposer entre elle et le rocher au moment où un coup de vent donne au drapeau la même forme en pain de sucre que le rocher. Alors, mise en scène ou pas? A vous de décider.<br> Texte et photographie François Le Diascorn

) Les Marcheurs. Cannon Beach, Oregon, USA. 1976 Il y a deux manières de photographier. Soit utiliser son imagination, faire des mises en scène ou bien refuser d’intervenir sur le réel, ne rester qu’un témoin passif. J’ai toujours préféré cette deuxième manière. Ou presque. En 1976, j’ai abandonné un travail bien payé comme commercial d’une agence de publicité prestigieuse, pour franchir le pas et devenir photographe à temps plein. J’ai choisi mon sujet : le drapeau américain. C’est le bicentenaire des États-Unis et les célébrations donneront lieu à un déploiement sans précédent de drapeaux. Je le sais et je vais entreprendre une série sur ce thème. Toutes les images seront faites sur le vif. Mais pas celle-ci. Je demande à Nancy de revêtir par-dessus son maillot la bannière étoilée (qui appartenait à son père) et de se promener le long de la plage de Cannon Beach en Oregon (l’État où elle a grandi). Je fais plusieurs photos mais, évènement imprévu, deux campeurs surgis de nulle part viennent s’interposer entre elle et le rocher au moment où un coup de vent donne au drapeau la même forme en pain de sucre que le rocher. Alors, mise en scène ou pas? A vous de décider.
Texte et photographie François Le Diascorn

Entretien avec François Le Diascorn

« Quand la MPP m’a fait la proposition de faire une sélection de photos et d’écrire des textes en face de chaque photo, j’ai compris qu’en fait, j’avais toujours travaillé un peu pour ça ! En fait, c’était le but : montrer un peu… Comment dire sans prétention… je voulais montrer ma propre vision. C’est pour cela que le livre est titré “Un autre monde”. C’est une citation de Paul Éluard : “Il y a un autre monde mais il est dans celui‑ci.” Donc, c’est le rapport entre la réalité et le surréel. Quelque chose de poétique qui va au‑delà du documentaire ou de la photo réaliste. »

Ce qui fait que tu n’es pas vraiment dans un courant très précis de la photographie. Tu es un peu à part…

« On a tendance à me classer dans le courant des humanistes. Je ne comprends pas pourquoi. De toute manière, c’est un sac dans lequel on fourre un peu n’importe qui. Déjà, ce sont des photographes qui n’ont pas de rapports évidents entre eux. Et puis, ils travaillaient dans les années 1950. Moi, les années 1950… je suis quand même un peu postérieur ! Bien sûr, il y avait une démarche humaniste, il y avait une sorte de positivité et d’espoir après les horreurs de la guerre, une guerre terrible. Eux, les photographes humanistes, représentaient un monde beaucoup plus heureux, beaucoup plus positif. Ça correspondait également à une époque où les gens étaient beaucoup plus innocents vis‑à‑vis de la photographie. Les enfants jouaient dans la rue sans qu’on prenne le photographe pour un pervers. Il n’y avait pas de problème pour photographier. Pas besoin de faire signer un papier. Une autre époque ! »

On peut aussi penser au surréalisme face à certaines de tes images… « 

Oui, mais maintenant, c’est un gros mot qu’on ne peut pas trop utiliser parce qu’il a été très, très, très galvaudé. Mais oui, c’est ce que je cherche un peu, ces instants qui semblent être au‑delà de la réalité. »

Tu pourrais être un peu belge !

« Oui. Effectivement. J’aime beaucoup Magritte. D’ailleurs, un jour, j’ai discuté avec Henri Cartier‑Bresson. Je trouvais que ses premières photos étaient extrêmement surréalistes. Et lui, en fait, il n’aimait pas du tout ces peintres‑là. Je pensais notamment à sa photo à Bruxelles, où il y a ce type au chapeau melon, qui regarde… ça ressemble vraiment à Magritte, à cause du chapeau melon. »

Pour écrire toutes ces légendes, tu t’es appuyé sur des notes, des carnets ?

« Non, je n’ai aucun carnet, c’était uniquement des souvenirs. Mais la MPP qui a accueilli mes photos, c’est eux qui m’ont demandé de faire ça. Parce qu’ils m’avaient montré des livres qui avaient été faits par Willy Ronis. Il avait fait des textes en face des photos. Mais Willy Ronis, il avait fait des textes un peu techniques : “J’ai pris cette photo au 125ᵉ, à 2,8.” Moi, je me suis dit : je vais faire quelque chose de plus personnel. Il y a beaucoup de photographes qui n’aiment pas trop parler du moment où ils ont fait une image. Et moi, ça m’a toujours un peu frustré. La photo de Cartier‑Bresson dont on parlait, avec le chapeau melon, j’aimerais bien qu’il m’ait dit : “C’était un jour, j’étais de mauvais poil, je suis sorti de mon hôtel, il faisait gris.” Ça habille un peu la photographie. Donc, j’ai essayé de faire ça. C’est un peu une autobiographie quand même. »

Mais le choix des images, tu l’as fait comment ?

« Ça a été relativement facile, il y a 144 images, mais disons que la moitié, je savais déjà lesquelles je voulais. Après, le restant, il y a eu des candidats… Mais ça n’a pas été en fonction des textes que je pouvais écrire. J’ai vraiment fait la sélection comme ça. Et puis après, j’ai écrit les textes. »

Tu as écrit une fois la sélection photo faite ?

« Oui. Après la sélection, je n’ai pas changé une photo en disant : là, je pourrais écrire un texte qui serait bien par rapport à une autre. Mais comme je te dis, il aurait pu y en avoir au moins 80 ou 90 qui auraient été différentes. Mais il y aura peut‑être un deuxième tome, on ne sait jamais. »

Cinquante‑cinq ans de photographie, c’est impressionnant ! Tu n’es pas photojournaliste. Tu n’es pas reporter. Comment te définis‑tu ?

« Je suis plus dans la lignée d’un Édouard Boubat que j’ai beaucoup admiré à mes débuts. Photojournaliste, non. Au tout début, je voulais aller au Cambodge, puis après, je me suis rabattu sur le Bangladesh, sur le Pakistan oriental. Et là, j’ai entendu les balles sifflées… Je me suis dit : non, ce n’est pas pour moi. Je n’ai pas le courage pour ça. Ce qui me plaît chez Boubat, c’est justement qu’il a un œil propre, particulier, et une douceur qui n’appartient qu’à lui. C’est ça qui m’a vraiment inspiré. »

Chez toi, il y a aussi de l’ironie.

« Oui, un peu parfois… Il y a des photos qui sont aussi un peu des photos gags. Mais d’une manière générale, je n’aime pas beaucoup les gags en photo… À l’agence _RAPHO_, il y avait un photographe Roger Maltête, qui en a fait énormément… Je n’aimais pas trop ça, mais peut‑être que j’en ai fait aussi. Parce qu’on est tous pleins de contradictions. Ce n’est pas vraiment aux gags que je pense. C’est plutôt un regard un peu décalé. »

“Le bouquet de girafes”. Ce n’est pas un gag, mais un regard un peu à côté qui montre autre chose.

« Oui, parce que dans toutes ces photos, il y a ce qu’on pourrait appeler l’instant décisif. C’est‑à‑dire : le mouton et le chien qui sautent en même temps. Ce sont des choses très satisfaisantes au moment où tu les prends. Sauf qu’en argentique, tu ne sais pas si tu l’as eue ou pas. Et l’autre chose, c’est que toutes ces photos‑là, maintenant, on peut les faire avec l’intelligence artificielle sans aucun problème. Je peux rajouter cinq girafes si je veux, trois moutons. Donc, effectivement, ça pose un sérieux problème… L’étonnement est un peu scié à la base maintenant, parce qu’on voit des choses tellement fantastiques et étonnantes, sauf qu’elles sont fabriquées, ce n’est pas la réalité. Et comme ce n’est pas de la réalité, ce n’est pas de la surréalité. »

Comment on vit pendant cinquante‑cinq ans en étant photographe ?

« Quand j’ai commencé à vouloir être photographe, tout le monde m’a découragé en me disant : ce n’est pas possible, parce que déjà, c’était très difficile. Mais quand on est jeune, on n’écoute pas les aînés. Donc je me suis dit : on verra bien. Après, pendant un certain temps, j’ai vécu assez bien, parce que Nouvelle Frontière avait un catalogue en noir et blanc. Je n’étais pas salarié par eux, mais ils me prenaient beaucoup de photos au tarif publicitaire, pas le tarif presse. Donc une photo, je ne sais pas, ça rapportait peut‑être l’équivalent de 200 ou 300 € maintenant. Donc si on en avait vingt dans le catalogue… ça m’a financé. Puis j’ai eu beaucoup de bourses, parce qu’à l’époque, c’était quand même beaucoup plus ouvert. J’ai eu pas mal de bourses qui m’ont permis de travailler… Mais ça n’a jamais été grandiose. Après, c’est devenu de plus en plus difficile. »

Quand est‑ce devenu de plus en plus difficile ?

« Avec l’arrivée du numérique ! On nous a dit : vous allez voir, c’est formidable, ça va être mondial, vous allez vendre des photos partout, en Chine, en Indonésie et tout. Et en fait, la concurrence a été mondiale. Et puis les grands groupes américains se sont mis à casser les prix. Et c’est devenu très difficile. Les commandes se sont raréfiées, les publications aussi. Dans mon cas précis, j’étais à l’agence _RAPHO_, qui a été rachetée. Et puis voilà, c’est devenu une banque d’images maintenant qui marche pas mal, mais les revenus de la plupart des photographes ont été divisés par dix. »

Donc, depuis les années 2000, c’est un peu plus compliqué.

« Oui, c’est devenu très compliqué… À part pour les grosses pointures très connues ; pour tous les autres, c’est aujourd’hui difficile. Les photographes n’ont pas de moyen de pression, comme par exemple les agriculteurs qui vont descendre dans la rue arroser les préfectures de gazole ou je ne sais quoi d’autre. Nous, on ne peut rien faire. Jadis, il y a eu quelques manifestations de photographes. Je me souviens des photographes qui avaient refusé de photographier : c’était devant Matignon ou l’Élysée, je ne sais plus. Mais il n’y a pas de syndicat très fort. C’est une profession qui est dévastée dont on ne parle pas beaucoup. »

En cinquante‑cinq ans, tu as accumulé un nombre de films, puis de fichiers considérables. Tu les as chiffrés ?

« En noir et blanc, je sais que je suis dans les 12 000 à 13 000 planches‑contacts. On multiplie par 36 et on arrive à près d’un demi‑million d’images… En couleur, je ne sais pas exactement combien de diapositives j’ai faites. Et maintenant, je les ai données à la MPP : les diapositives, les couleurs, et les noirs et blancs iront chez eux à ma mort. Les fichiers numériques, ils en prennent, mais pas énormément. Je n’en ai pas beaucoup aussi parce que j’ai commencé le numérique quand c’est arrivé dans les années 2000. Mais là, je ne sais pas du tout combien j’en ai. »

La conservation du travail : comment es‑tu arrivé à la MPP ?

« J’ai eu de la chance. J’avais une amie dont le frère avait été en partie photographe, et elle cherchait un endroit pour ses photos. Elle avait cherché à Arles, elle avait cherché un peu partout… Et puis, finalement, elle a trouvé la MPP. Ils ont accepté ses photos et elle m’en a parlé. Moi, j’étais plutôt dans le genre “après moi, le déluge, je m’en moque”. Et puis finalement, sous la pression de ma femme, nous les avons contactés, ils étaient très enthousiastes. Ils sont venus chez moi, ils ont fait des relevés. Et puis, un jour, une camionnette est venue : on leur a amené toutes les diapos, une sélection de diapositives et des tirages. Comme moi, j’étais parmi les premiers de ma génération, ils m’ont pris quand même beaucoup de choses. Je ne dis pas que c’est grâce à mon exemple, mais j’ai quand même des copains qui m’ont téléphoné en disant : “Comment tu as fait ? Qui est‑ce qu’il faut contacter ?” Et tout ça. Et donc après, ça a fait boule de neige et ils ont eu beaucoup de bons photographes, des photographes intéressants. Mais ça a fait un peu… on s’est un peu bousculé au portillon, quand même. »

Qu’est‑ce qu’ils avaient comme exigence ?

« Ils n’en avaient pas… Ils voulaient bien prendre le travail à condition qu’il soit légendé, organisé, bien sûr. Mais chez moi, ce n’était pas le bazar. Donc, ça a été assez facile de faire des sélections pour leur donner. J’y ai passé un peu de temps quand même, peut‑être six mois, mais c’était relativement facile. 

Interview enregistrée le dimanche 27 septembre 2026

Un autre monde de François Le Diascorn – Format 28,00 x 22,00 x 3,00 cm 286 pages, 144 photographies et textes – Editeur HDifusion ISBN 2363452011 – 35€


Un autre monde de François Le Diascorn – Format 28,00 x 22,00 x 3,00 cm 286 pages, 144 photographies et textes – Editeur HDifusion ISBN 2363452011 – 35€

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