Vue partielle de la seconde allée du Mémorial de Bayeux. Photographie Thierry Birrer

Vue partielle de la seconde allée du Mémorial de Bayeux. Photographie Thierry Birrer

Depuis 2006, en octobre de chaque année, de nouveaux noms viennent s’inscrire sur les stèles des membres des médias tués dans l’exercice de leur métier. Mais tous n’ont pas droit à cet hommage posthume.

Conçu et réalisé par l’architecte et paysagiste Samuel Craquelin sur une idée de la Ville de Bayeux avec l’association Reporters sans frontières, ce mémorial de pierres gravées est destiné à rendre hommage aux journalistes qui exercent leur métier dans des conditions périlleuses. Chaque année, à l’occasion du Prix Bayeux Calvados‑Normandie des correspondants de guerre, qui se déroule en octobre, une nouvelle stèle est révélée. Le nombre exact est nulle part, variable suivant les sources d’information. Ils sont ainsi « plus de 2000 » ou « près de 3000 », indique le maire de Bayeux lors de son discours d’octobre 2024. Lors de la création du mémorial en 2006, il y avait 1886 noms. Un comptage précis réalisé après la révélation de la stèle 2025 nous a donné le nombre de 3008 noms d’hommes et de femmes.

Ils furent 73 à s’y ajouter l’an passé. La stèle de cette année devrait comporter le nom d’Antoni Lallican, tué le 3 octobre 2025 près de Kostiantynivka, en Ukraine, puisque les noms gravés le sont, chaque année, pour une période s’étalant du 1ᵉʳ juin de l’année N‑1 au 31 mai de l’année N. « Devrait » parce que tous les reporters n’y sont pas inscrits. Il en manque même énormément, notamment parmi les décès en terre palestinienne. Les noms gravés semblent répondre à une logique pour le moins fluctuante, des choix semblent opérés sans ligne éditoriale constante.

Exemple : pour la destruction de la tour de la RTS, la radio‑télévision serbe, à Belgrade par l’OTAN le 23 avril 1999, sont inscrits un mécanicien, deux agents de sécurité et une maquilleuse, mais pas un producteur, un responsable des programmes ou une assistante au desk images, tués le même jour au même endroit. Autre exemple : lors de l’attentat de Charlie Hebdo du 7 janvier 2015, l’agent de sécurité tué n’y est pas, de même que Michel Renaud, fondateur d’un festival de carnets de voyage et journaliste de formation, qui participait à la conférence de rédaction. Suivant la « logique » de 1999, ces deux personnes devraient y figurer. Autre exemple : pour les noms inscrits en 2023 figurent quelques noms de journalistes palestiniens, mais il en manque des dizaines. Cette remarque est également valable pour les victimes de la junte argentine à la fin des années 1970.

La ligne éditoriale « tué dans l’exercice de leur fonction »

est également à géométrie variable.

Un exemple : pourquoi figure en 2025 le journaliste mexicain Kristian Uriel Martínez Zavala, abattu le 2 mars 2025 par un tireur à moto, mais pas le journaliste mexicain Jesús Alberto Camacho Rodriguez, dont le corps est retrouvé le 20 février 2025 après avoir été kidnappé ? Le choix des noms gravés semble obéir à une vision occidentale des choses. Il n’y a pas de noms de médias allemands, hongrois ou autrichiens tués de 1940 à 1945 ; pas de noms de reporters nord‑coréens ou chinois lors de la guerre de Corée ; pas de noms de journalistes nord‑vietnamiens lors du conflit indochinois ; pas plus de noms russes lors de l’invasion de l’Afghanistan ; pas non plus de noms serbes lors du conflit de 1991 ; ou de noms irakiens lors de la guerre du Golfe et de l’attaque du pays en 2003 par les forces anglo‑américaines ; également pas de noms russes lors de l’invasion de l’Ukraine.

Pourquoi Igor Kornelyuk, 37 ans, correspondant pour la chaîne VGTRK, tué le 17 juin 2014 à Slovianoserbsk dans le Donbass, n’y est‑il pas ? Pourquoi Andrea Rocchelli, 30 ans, italien, photoreporter pour le magazine Cesura, et son fixeur russe Andrei Mironov, tués tous les deux à Sloviansk, n’y figurent‑ils pas ? Ou le photoreporter indépendant Andrey Stenin ?

Après plusieurs demandes auprès de RSF, Elena Garcia, chargée des relations presse à Reporters sans frontières, a répondu :

« Pour chaque journaliste décédé, RSF et son équipe de journalistes recueillent, vérifient et recoupent toutes les informations selon les méthodes journalistiques, afin d’éclaircir les circonstances de la disparition et de déterminer si celle‑ci est liée à l’exercice du métier ou à la nature du travail du journaliste. RSF s’appuie sur les chartes éthiques internationales pour définir ce qu’est le journalisme. » Elle précise que « Ces enquêtes, portant sur les faits et les personnes concernées, peuvent durer plusieurs mois. C’est pourquoi certains noms de journalistes ne figurent sur la stèle commémorative que l’année suivante, tandis que d’autres n’y apparaissent pas encore. »

Cela explique que certaines stèles comportent des noms de personnels des médias décédés plusieurs années plus tôt. L’année de la stèle n’est pas l’année de décès, mais l’année où le nom a été gravé.

RSF a été précisément questionnée sur une sélection d’une quinzaine de noms palestiniens, soudanais, somaliens, indiens et russes manquants. Pour quatre journalistes soudanais — Farouk Mohamed Al‑Zahir, Magdi Abdel Rahman, Ibrahim Mudawi et Wajeh Jaafar — RSF écrit :

« Ils travaillaient pour une chaîne d’État contrôlée par l’armée régulière. Ce n’était pas simple à trancher, car dans le contexte de la guerre et de polarisation extrême des médias entre armée régulière et Forces de soutien rapide, les journalistes de cette chaîne publique se trouvent malgré eux de plus en plus sous la coupe des militaires. »

Sous la coupe des militaires, ils n’en restent pas moins reporters. Qu’en est‑il d’ailleurs aujourd’hui de tous les journalistes embarqués dans les unités militaires ukrainiennes ?

Quant aux journalistes russes, RSF répond : « Les personnes citées travaillaient toutes pour des chaînes russes de propagande selon nos informations. »

Ce mémorial de Bayeux apparaît donc comme une lecture occidentalisée de notre profession. Mais cette vision est‑elle conforme au « sans frontières » de l’association ?

Thierry Birrer
Soutener un autre modèle de média : indépendant, à but non lucratif, et en accès libre. Faire un don !