
L’quipe de Suspilne en formation dans les locaux de l’INA en mai 2026. Photo Suspilne
En Ukraine, la télévision est en train de disparaître au profit des plateformes numériques, un numérique très développé dans la vie des Ukrainiens. La télévision publique se réinvente en misant tout sur le local.
Aujourd’hui, le média dans lequel les Ukrainiens ont le plus confiance, en particulier dans les régions où la chaîne s’est énormément développée, c’est Suspilne. Suspilne, un média public qui a su garder son indépendance éditoriale vis-à-vis des pouvoirs politiques, y compris et surtout depuis l’instauration de la loi martiale en février 2022.
Suspilne, qui en ukrainien signifie « public », est une entreprise nationale de l’audiovisuel public née en 1939. Apparue très peu de temps avant la Seconde Guerre mondiale, elle renaît en 1951, mais il faudra attendre 1954 pour que les choses débutent vraiment. En 2009, un projet de libéralisation de l’entreprise, qui passe d’entreprise nationale à entreprise publique, entraîne une seconde renaissance qui vise à garder les financements publics tout en réduisant l’influence gouvernementale. Nouvelle transformation en 2015 avec le regroupement des activités radio et télévision, puis en 2019, où le média adopte le nom qu’on lui connaît aujourd’hui.
Enfin, en mai 2022, nouvelle identité visuelle avec 26 antennes, une par région, plus une chaîne Culture, une chaîne Sport, quatre radios et une radio internationale, Radio Ukraine International, qui émet en six langues : biélorusse, bulgare, gagaouze, roumain, slovaque et ukrainien, en diffusant par ondes moyennes et par Internet. Pour être complet, il faut également citer trois médias numériques : Actualités, Sport et Culture. Au total, 3 400 salariés et quelques centaines de personnes rattachées. À titre de comparaison, Deutsche Welle compte également 4 000 personnes, tandis que France Télévisions emploie environ 8 800 personnes et la BBC 21 500.
Suspilne est petite mais sérieuse, en tout cas aux yeux et aux oreilles de ceux qui la suivent puisque, d’après les enquêtes sociologiques du baromètre annuel Trust in News, le niveau de confiance global du public envers les informations de Suspilne Ukraine dépasse les 80 %. En France, ce taux est de 57 % pour France 2 et 55 % pour Arte (données Ipsos). Un taux similaire en Allemagne, où ARD et ZDF affichent 56 % (données de l’institut Forschungsgruppe Wahlen), tandis qu’en Angleterre, la BBC est créditée d’un taux de confiance de 52 % (d’après la dernière enquête menée par Find Out Now).
Cette confiance s’est confortée en mai 2024

Chaque année, Suspilne produit des dizaines de documentaires facilement accessibles en ligne – Communication Suspilne 09/2026
En effet, pendant la première phase de l’invasion russe, les principales chaînes ukrainiennes diffusaient un flux d’information commun et centralisé appelé le marathon télévisuel « United News ». En mai 2024, Suspilne a choisi de quitter ce système de flux commun pour sa chaîne principale, Pershyi. Elle a ainsi repris son service d’information continu indépendant, renforçant sa légitimité de média de confiance. Bien que détenue à 100 % par l’État, sa gouvernance est assurée par un conseil de surveillance à majorité civile, la protégeant de toute interférence politique.
Entretien avec Mariya Frey
Mariya Frey, la productrice générale déléguée aux régions, a rejoint Suspilne en 2017. Elle est au cœur des mutations de 2019 et 2022. Elle était présente au Festival de l’Info Locale à Nantes fin septembre afin de présenter son média, qui a connu un fort développement depuis le début de l’invasion russe en 2022, en protégeant son indépendance éditoriale. Elle explique son parcours :
« Je viens de Marioupol, aujourd’hui détruite et occupée par les Russes. Je rêvais de médias indépendants, mais il n’y en avait pas dans ma ville. Quand la guerre a commencé en Crimée [en mars 2014. NDLR], j’étais journaliste locale et j’essayais d’expliquer ce qui se passait. J’ai ensuite rejoint ceux qui ont créé le premier média public ukrainien, en 2017. Avant cela, beaucoup de médias privés étaient financés par des oligarques ou des responsables politiques, ce qui limitait leur indépendance. »
Comment avez-vous développé votre présence dans les régions ?
« Au départ, je coordonnais 23 équipes régionales, avec une équipe à Kyiv pour couvrir la Crimée [alors annexée par la Russie. NDLR]. En 2019, nous avions encore des zones sans couverture. Nous avons donc décidé d’aller dans les petites communautés et de chercher des personnes souhaitant devenir journalistes. »
Pourquoi choisir de développer le local ?
« Nous avons débuté avec des correspondants dans trois régions. Quand la guerre a commencé [en 2014 dans le Donbass. NDLR], ils nous envoyaient des informations, des photos et des vidéos depuis leurs communautés. Aujourd’hui, nous avons plus de 80 journalistes locaux, qui produisent du texte, de la photo, de l’audio et de la vidéo. Nous avons créé notre propre formation au journalisme multimédia pour les accompagner. Certaines histoires hyperlocales atteignent un million de vues sur YouTube. »
Aujourd’hui, Suspilne occupe une place majeure dans le paysage médiatique ukrainien…
« Les habitants voient leurs journalistes dans leurs communautés et savent qui ils sont. Nous produisons aussi des films, documentaires et séries, et travaillons sur nos archives de la période soviétique. »
Cette proximité, qui induit une confiance accrue, entraîne la volonté de défendre le service. Ce que Mariya Frey explique ainsi :
« Le média public a été créé parce que les citoyens le demandaient, pas parce que les politiques le voulaient. Le financement reste difficile car le budget de la défense est prioritaire. Mais pendant le Covid, lorsque le gouvernement a voulu réduire les subventions, les citoyens ont protesté pour défendre leur média public. Les médias publics protègent les citoyens. La question vaut aussi pour l’Europe : qui protégera vos médias publics ? »
Malgré la guerre totale depuis 2022, Suspilne ne cesse d’aller de l’avant. En mai 2026, une équipe du média a effectué un stage professionnel d’une semaine à Paris consacré au travail sur les archives audiovisuelles et à la création de nouveaux contenus à partir de ces documents. Cette formation s’est déroulée dans le cadre du programme « (re)garder l’histoire », mis en œuvre par Expertise France et l’ambassade de France en Ukraine avec l’expérience de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) et de la Bibliothèque nationale de France (BnF).
L’équipe ukrainienne de la chaîne, qui propose en ligne Suspilne Mediateka, une base de données de documentaires de 1910 à nos jours, a étudié les pratiques européennes en matière de conservation, de numérisation, de catalogage et d’utilisation de documents d’archives. Les participants ont examiné les méthodes de création de contenus audiovisuels à partir d’archives, le développement de la narration, l’adaptation des contenus aux plateformes numériques et aux réseaux sociaux, ainsi que les modèles de promotion et de monétisation des archives mis en œuvre par les institutions médiatiques européennes.
Un échange s’est également opéré avec la France dans le cadre de la réalisation d’un film. Expertise France, l’agence publique française de coopération technique internationale, a publié le documentaire « Ukraine : Résister, reconstruire et innover » en août 2026, qui retrace notamment l’histoire de la préservation et de la numérisation des archives de Suspilne. Ce documentaire raconte l’histoire d’une Ukraine qui, en pleine guerre à grande échelle, continue de mener des réformes et de préparer sa reconstruction ainsi que son adhésion à l’Union européenne. Le tournage s’est déroulé à Lviv, Kiev et Tchernihiv. Parmi les protagonistes du film figurent des représentants des secteurs de la culture, des médias, de la justice, de la santé et de l’entrepreneuriat, ainsi que de la société civile.
Une séquence du film est consacrée au travail de l’équipe de Suspilne autour de son patrimoine audiovisuel. Lors du tournage dans les locaux de Suspilne à Lviv, l’équipe d’Expertise France a visité les espaces de stockage des archives, a pu observer les opérations de restauration et de numérisation de bandes magnétiques et de pellicules, et a découvert le fonctionnement de la plateforme Suspilne Mediateka. Avec l’assaillant russe qui vise délibérément les sites culturels, la préservation des archives est un enjeu majeur pour les médias ukrainiens.
La productrice générale déléguée aux régions voit cependant les choses changer.
« En Ukraine, la télévision est en train de disparaître au profit des plateformes numériques. À Odessa, il y avait autrefois 40 médias, dont beaucoup étaient liés à des oligarques. Nous continuons à travailler avec eux et, pendant la guerre, nous nous sommes notamment entraidés en partageant du matériel. Mais le modèle de la télévision est clairement en train de changer. »
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