
Yves Saint Laurent cape brodée cubiste inspiré de Braque, Paris, 1988. Photographie: Condé Nast
Pour inaugurer la saison anniversaire des 30 ans de la Maison Européenne de la Photographie, l’exposition « Penn & Fashion » rend hommage à Irving Penn. A voir jusqu’au 17 janvier 2027.
Irving Penn, c’est l’élégance absolue, la perfection formelle poussée à son extrême. Ses images sont bien plus que des shootings de mode, elles sont entrées dans l’histoire de la photographie. Entre 1934 et 1938, le maître américain incontesté a été formé au design graphique par Alexey Brodovitch , génial directeur artistique à la Pennsylvania Muséum School of Industrial Arts. Cet apprentissage auprès de celui qui fut le directeur artistique de Harpers Bazaar pendant 24 ans a profondément influencé son style épuré, sa maîtrise de la lumière et son sens de la composition.
L’exposition propose un parcours chronologique couvrant la période de 1947 à 2008 et réunit des tirages d’exception au platine que le photographe réalisait lui-même. Elle revient sur près de 60 ans de collaboration avec le magazine Vogue, une longévité exceptionnelle. En 1943, quand le jeune Irving Penn pousse les portes du célèbre magazine de mode, il n’ambitionne pas de devenir photographe. Recruté par Alexander Liberman, le nouveau directeur artistique, il a comme fonction d’élaborer des maquettes et de proposer des idées de couvertures aux photographes. Il s’y colle lui-même rapidement en réalisant des natures mortes et encouragé par Liberman, il commence à se faire un nom.
Il s’essaie avec talent aux portraits, parfait son style et expérimente un dispositif de studio en lumière naturelle qui deviendra une de ses signatures. Un vieux rideau ou autre sert de fond neutre, isolant le modèle afin de souligner la pureté des lignes et l’expressivité des visages. En 1948, il réalise son premier reportage de mode en extérieur à Lima au Pérou. Il photographie Jean Patchett, jeune mannequin débutante dans les rues de la ville dans une approche très cinématographique. À cette occasion, il se rend Cuzco, ancienne capitale de l’empire inca et s’attelle à une série de portraits en studio de paysans en costumes traditionnels. Cela deviendra aussi une de ses marques de fabrique, la mode ne lui suffit pas et il apprécie de photographier en parallèle les « vrais gens ».
À Paris, à l’été 1950, il est invité à couvrir les nouvelles collections des couturiers. Il s’installe dans un ancien atelier de la rue de Vaugirard sans eau courante ni électricité, orienté plein nord et se fait livrer les tenues somptueuses de Balenciaga ou Rochas. Toujours minimaliste, il installe un rideau de théâtre en guise de fond et photographie la mannequin suédoise Lisa Fonssagrives, ancienne danseuse au port majestueux, une des premières top model qui devient son épouse. Dans le même temps, il entreprend sa série des « Petits métiers » et grâce à l’aide de Robert Doisneau, il fait venir dans son studio marchands, artisans, ouvriers qu’il photographie avec la rigueur qui le caractérise. Il est devenu un maître du noir et blanc, la photo de Lisa Fonssagrives en Arlequin est devenue une icône. À la même époque, il réalise une série de portraits de personnalités, Christian Dior, Jean Cocteau, Pablo Picasso, Jacques Fath. Encore une fois, il crée un décor dépouillé installant deux cloisons formant un angle, faisant poser ses modèles dans une situation contraignante qui révèle l’intensité de leur personnalité.
Une partie de l’exposition est consacrée à sa collaboration avec Issey Miyake qui s’étend de 1986 à 1999, une complicité exceptionnelle, un dialogue silencieux qui a marqué l’époque. Irving Penn n’assiste à aucun défilé, il se fait livrer les vêtements à New York et renvoie les épreuves à Tokyo. « Les photographies de Penn me permettent de voir mes propres créations » confie Miyake. Pendant des décennies, Irving Penn a aussi réalisé des images destinées aux pages beauté de Vogue, en couleur cette fois. Toujours publiées en pleine page, elles sont saisissantes, inspirées par le surréalisme et le primitivisme, elles révolutionnent les codes habituels réservés au genre dans les magazines féminins. Durant toutes ses années de collaboration avec Vogue, Irving Penn va bénéficier d’une grande liberté, il a la chance de disposer de moyens destinés à servir sa créativité. De nouvelles générations de couturiers et de modèles sont apparues, Courrèges, Christian Lacroix, Marisa Berenson, mais Irving Penn reste fidèle à son style épuré, à sa fascination pour les formes sculpturales des vêtements qu’il éclaire comme s’il s’était servi d’un pinceau trempé dans l’encre de Chine pour en souligner les contours.
« Penn & fashion », Maison Européenne de la Photographie, Paris, jusqu’au 17 janvier 2027
- Nadar
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